anonymus

Hormis les classiques, on ne trouvait plus, en librairie, dans les bibliothèques privées ou publiques, que des ouvrages anonymes, classés par titre ou par genre. Sous couvert de lutte contre les discriminations et d’assainissement du marché littéraire, une importante refonte du commerce du livre avait été décidée. A l’origine de cette réforme, la publication d’un rapport par la direction du Livre dont les conclusions avaient fait scandale. Derrière le panorama idyllique des ventes florissantes de livres, il annonçait comme un symptôme apocalyptique la résurgence de l’illettrisme.
D’après le rapport,  la population achetait et offrait massivement des livres mais ne les lisait pas, elle savait citer des auteurs, des titres d’ouvrages, appréciait même de discuter à leur sujet, mais était incapable de décrire leur contenu, et ne restituait pour tout matériau critique que les argumentaires de vente des éditeurs ou les avis des journalistes exprimés dans les médias.
Les responsables du rapport imputaient aux auteurs l’émergence de cette crise, les accusant ouvertement  d’avoir contribué à la personnification voire à la pipolisation de la littérature lorsqu’on attendait d’eux qu’ils soient les dignes serviteurs de la culture. Une de leurs enquêtes révélait notamment que la remise d’un prix à un auteur ou son passage à la télévision multipliaient de façon exponentielle le désir d’acheter ses livres mais ne favorisaient paradoxalement pas leur lecture. Ils en conclurent que la signature faussait non seulement le jugement sur la qualité de l’ouvrage mais surtout la réalité de la lecture.
On mit en place un train de mesures radicales :  abolition du nom d’auteur, réorganisation et regroupement des éditeurs avec mise en place d’un nouveau système de financement, distinction de la littérature marchande et de la littérature publique, interdiction de la publicité pour cette dernière, refonte du système des droits d’auteurs, et multiples dispositions connexes. Cette politique de rupture, dont le leitmotiv était la lutte contre le réanalphabétisme, servait opportunément les intérêts écologiques puisqu’elle était menée au nom du plan gouvernemental contre le gaspillage et pour l’économie durable et contribuait notamment à la protection des forêts.
La réforme engendra un profond dégraissage du marché et assainit notablement la situation du livre et de la lecture, d’après les conclusions du nouveau rapport. En tout état de cause, elle obligeait tous les professionnels concernés à repenser leurs activités, à modifier leurs outils et leurs pratiques. Elle se présentait surtout comme un défi pour les auteurs, bien que pour beaucoup, il s’agissait clairement d’une attaque menée de haut.
Désormais, l’éditeur désireux de publier une œuvre devait passer par le nouveau Conseil supérieur des œuvres littéraires qui procédait aux vérifications légales et s’assurait notamment qu’aucun signe nominatif n’y était inséré, sous peine d’avis de rejet du manuscrit. On n’interdisait pas le je, on bannissait simplement le nom.
Certains auteurs furent découragés de publier, anéantis par la perte de leur statut et des avantages matériels ou symboliques qui s’y attachaient. Beaucoup s’orientèrent vers le journalisme. D’autres, en nombre croissant, investirent le web, où des communautés d’auteurs tout autant hostiles au patronyme qu’à la réforme se constituèrent, tissant de nouvelles formes d’écritures et d’interventions collectives. Quant aux nègres, ils trouvèrent d’autres occupations.
On assista au développement historique des livres dits « commerciaux », qu’on avait pris l’habitude d’appeler ainsi parce qu’ils ne relevaient pas du service public de la littérature mais du domaine industriel,  et  parce qu’ils alternaient équitablement pages de texte et pages de pub. Distribués gratuitement dans les gares et les stations de métro, ils avaient le mérite d’être lus quotidiennement par des millions d’individus.
L’anonymat n’empêcha pas un certain nombre de chercheurs de reconstituer des corpus d’œuvres et de procéder à des tentatives biographiques. Puisque le nom d’auteur était banni, ils s’arrangeaient pour donner eux-mêmes à l’auteur un pseudonyme, ce qui avait pour effet de faire passer leur ouvrage, bien que sous-titré Biographie, pour une fiction. Bien entendu, l’identité des auteurs restait connue du milieu de l’édition et toutes ces formalités relevaient d’une parfaite mascarade.

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