voix

Depuis mon enfance je suis un peu sourde. Je n’entends pas tout ce que le monde a à me dire. J’ai beau tendre l’oreille en alternant consciencieusement la gauche et la droite, seuls quelques fragments réussissent à me parvenir. En général cela me suffit amplement.
Lorsqu’il y a trop de brouhaha, que plusieurs personnes parlent en même temps et que les bruits sont dispersés, je n’entends carrément plus rien. Je vois des lèvres tortiller, des bras s’animer, des mains  trépider et me toucher l’épaule, mais c’est un film muet pour moi.
J’ai dû très vite développer d’autres ressources. Ainsi, lorsque mes oreilles ne perçoivent plus aucun son, il m’est possible de lire sur les yeux ou, moyennant un effort supplémentaire, sur les lèvres ou même sur la courbe d’intonation des discours.
J’ai déjà signalé cette infirmité à mon médecin. Après plusieurs examens dans son cabinet, il n’a relevé chez moi aucune anomalie et se borne à me donner rendez-vous chaque année pour contrôler l’évolution de ce stigmate.
Il est très rare qu’au cœur d’une cacophonie je l’entende, mais il m’est arrivé deux ou trois fois de percevoir au beau milieu d’un champs de phrases une espèce de petite musique, comme le tintement modulé d’un triangle. Je suis parvenue une fois à me concentrer jusqu’à la fin de cette fugitive mélodie. Je crus alors entendre une petite voix qui disait :  « Pars ! ». Ce soir-là, sans avoir vraiment le sentiment d’obéir, j’inventai une fatigue et faussai compagnie.
Depuis, j’ai beaucoup repensé à cet incident. Après l’avoir repassée plusieurs fois dans ma tête, il me semble qu’en réalité la petite voix disait : « Parles ! ».
Si aujourd’hui je cours le monde, c’est avec le dessein secret d’entendre à nouveau cette petite voix.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :