chantier

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De la fenêtre du 3e étage, l’intérieur du chantier m’était visible par-delà la palissade. De la rue on ne distinguait rien à cause de la hauteur de la clôture, et je me sentais le spectateur privilégié de ces scènes du réveil, de ce feuilleton quotidien pris en cours, ayant emménagé dans cet appartement au milieu de la construction. Malgré les désagréments sonores, la contemplation d’un chantier est toujours une chose fascinante car elle nous renvoie l’écho de notre propre vie qui se construit. J’avais devant moi un bouillonnement d’échafaudages, de treuils, de grues, de palans, de tractopelles, de bétonnières, de tôles, de poutres, de tubes, de câbles, de cordes, de sable, de ciment, de pierres, de parpaings, de briques qui s’associaient dans l’érection d’un édifice dont je suivais pas à pas l’avancée.
Semaines après semaines je réalisais que j’avais en face de moi une construction aussi extraordinaire qu’indéchiffrable, dont je voyais les ébauches s’élever de manière sporadique d’un point à l’autre du terrain comme dans un jeu de balancier dont l’équilibre constamment se cherchait. Une tour naissait à un endroit puis quelques jours plus tard s’interrompait pour se prolonger ailleurs. Telle une construction mouvante, le chantier semblait emprunter plusieurs directions successives ou simultanées sans qu’il fût possible au terme de plusieurs mois d’en discerner une orientation générale ou simplement dominante. Le bâtiment changea à tel point de formes que, m’interrogeant sur la plausibilité de son achèvement, je décidai un matin de me rendre sur place.
La porte n’étant pas verrouillée, j’entrai directement dans le terrain vague qui, plutôt qu’un chantier en train de s’ordonner, offrait la vision d’un chaos en ébullition. Un homme coiffé d’un casque rouge, que j’avais vu souvent gesticuler d’en haut, manipulait des plans en allant et venant d’une extrémité à l’autre de la parcelle. Lorsqu’il me vit arriver, il fonça droit vers moi et, jetant son attirail à terre, me serra chaleureusement les deux mains après avoir essuyé les siennes sur son pantalon. Il disait s’appeler Otto et avec un fort accent de l’Est me remerciait de ma visite, la première qu’il recevait depuis le début du chantier, excepté celle des représentants de la municipalité le pressant de remplir des formulaires, des rapports ou des justificatifs de son activité. Déplorant l’absence d’échanges de vues au sujet de son ouvrage, il avait d’autant plus à cœur de solliciter mon avis que nous étions voisins. Otto ne voulait pas qu’on l’appelle l’architecte ni le maître d’œuvre du chantier. Bien que n’ayant suivi aucune étude, il disait ne s’être risqué à cette construction qu’après avoir appris les rudiments de la discipline et se proclamait l’Ouvrier d’un grand chantier. Il me désigna les autres travailleurs, tous membres de sa famille : Son père, sa mère, ses sœurs, ses frères, ses filles, son fils ainsi que ses cousins s’activaient chacun à leur tâche, levant de temps en temps un bras pour nous saluer.
Lorsque je le questionnai sur le projet du bâtiment, il me déclara que les plans évoluaient chaque jour, qu’il avait en tête l’image d’une construction mais qu’il n’avait aucune idée de ce que serait l’édifice final, qu’il appelait « l’Ouvre » en roulant les r et en écarquillant les yeux avec exaltation. Il affirmait que les plans se précisaient à lui à mesure que les pierres étaient montées, qu’il ne savait pas où tout cela menait mais que chaque pierre posée indiquait souverainement la nouvelle direction, qu’il redessinait par conséquent les plans chaque soir, parfois dans un sens entièrement opposé aux précédents, et qu’il avançait ainsi à tâtons mais en étant certain que le bâtiment prenait forme, y compris dans ce qui en apparence pouvait ressembler à un capharnaüm. Que dans ce désordre architectural, même s’il ne voyait pas l’agencement futur, il sentait que l’aboutissement était proche et que le résultat serait grandiose.
Peu après cette visite, des tracasseries professionnelles m’éloignèrent du quartier, puis au bout de quelques mois mon bail expira et le propriétaire voulant reprendre son bien, je dus déménager en banlieue. J’étais passé à autre chose, un autre quartier, une autre vie, quand deux ans plus tard mes pas me ramenèrent mécaniquement vers mon ancien quartier. En approchant du chantier, je vis que les palissades étaient tombées, libérant un immense terrain vague avec quelques cahutes éparpillées ça et là. Des enfants avaient improvisé un terrain de foot et se disputaient le ballon. J’appris qu’un vice de procédure avait fait annuler l’acte de vente d’Otto et que la mairie avait récupéré le terrain. En attendant la construction d’une nouvelle usine de recyclage de déchets qu’un grand panneau annonçait à l’entrée, l’ancien chantier était redevenu une friche où parfois des compagnies de cirque étaient accueillies provisoirement.

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