porte

jour_et_nuit

J’ai connu autrefois une porte avec laquelle je me suis lié d’amitié. Partageant le destin d’une maison de location, elle se faisait frapper, cogner, claquer régulièrement, mais c’était sa manière à elle de prendre place, de participer à une scène fût-elle de ménage, d’être le cri des enfants qui rentraient de l’école, le sourire de l’amoureux qu’on invitait chez soi pour la première fois.
Elle avait gardé en mémoire la somme fabuleuse des entrées et sorties de la maison et pendant toute la durée de mon séjour comme locataire, elle me raconta le petit monde qu’elle avait vu passer par elle. Elle se rappelait qui et comment on l’avait fabriquée, chaque clou planté en elle pour la consolider, puis le transport, l’installation dans sa nouvelle maison. Elle se rappelait ses premiers habitants – un jeune couple avec deux enfants en bas âge, ses premières cicatrices aussi, regrettait maintenant ce doigt broyé machinalement un jour de turbulences. Puis il y avait eu des enfants plus grands, des couples, des célibataires. Elle se souvenait de cet homme qui quittait sa femme chaque nuit et revenait à l’aube. Une fois elle avait grincé si fort à son retour qu’elle avait provoqué une dispute. Quelques temps plus tard le couple rompait et l’homme en partant la claqua avec une violence telle qu’elle soupçonna une vengeance. Depuis, elle en avait d’ailleurs gardé un déséquilibre.
Ce qu’elle avait le plus détesté dans sa vie, ce n’était pas ces rayures, ces trous, ces fissures, tous ces stigmates qu’elle portait et dont elle se rappelait avec une précision quasi religieuse, non, ce qu’elle avait détesté le plus c’était de rester fermée, enfermée en elle-même, immobile, inutile, ce qu’elle avait détesté le plus c’était les vacances. Le silence dans les murs et elle qui s’y rouillait. Elle me raconta qu’au cours d’une de ces périodes creuses elle avait bien failli y passer. Mais elle s’était vaillamment défendue et l’apprenti cambrioleur avait eu beau la tripoter, la chatouiller, la griffer, la charcuter pendant près d’une heure, il n’avait pu en venir à bout. Elle en gardait une certaine fierté.
J’aurais aimé entendre encore et encore ses histoires mais un nouveau travail m’obligea à déménager dans une autre région et je quittai à regret cette conteuse. Mais ne l’oubliai pas. 
Quelques années plus tard je revins dans l’immeuble où j’avais habité. Je gravis avec hâte les marches jusqu’à mon ancien logement mais trouvai à sa place une porte neuve. Je rassemblai mon courage pour sonner. Je fus reçu par un jeune couple qui venait d’acheter l’appartement et y entreprenait des travaux. J’appris qu’ils avaient fait changer l’ancienne porte pour en installer une plus sûre. Ils l’avaient néanmoins gardée comme table d’appoint pour les travaux. Non sans gloussements, ils consentirent à me la montrer, calée au fond d’un placard. Ils me prirent pour un fou lorsque je leur proposai de la racheter, et je dus augmenter considérablement mon prix pour qu’enfin ils me prennent au sérieux et me la cèdent.
Son passage à l’horizontalité et à cette quasi-immobilité, elle me le raconta longuement tandis que je la réparai. Elle en porte encore aujourd’hui de nombreuses séquelles, et la perspective de redevenir verticale la rend à la fois toute frétillante et anxieuse. Mais après tout elle a du temps pour s’y préparer, puisqu’il me reste encore à trouver la maison où l’accueillir.

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4 Commentaires

  1. brigitte celerier

    j’ai cru l’avoir connue en lisant

  2. Arf

    Le pouvoir des souvenirs !

  3. ruelles

    merci d’être entré !

  4. le repos de la porte. Beau

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