table

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Je me souviens que j’étais une table, il y a très longtemps. Pas n’importe quelle table, mais une table souple et douée d’une certaine intelligence, une table plutôt habile malgré son allure rustre, un meuble enfin qui s’adaptait étroitement aux différents occupants de la maison. Lorsqu’on avait besoin de moi, on me prenait simplement par les pieds et on me calait sur ses genoux avant de commencer à écrire. S’il m’arrivait de vaquer un temps interminable sur le parquet du salon, on me sollicitait parfois durant des jours entiers, pour mon plus grand plaisir. Je ressentais intensément sur mon tronc les traces fines de ces écritures, les grattements tantôt rapides tantôt hésitants, tantôt doux tantôt brusques, de même que toutes les ratures. Il m’était alors possible de restituer de manière rigoureusement exacte non seulement la somme de tout ce qui avait été inscrit sur moi, mais son cheminement. Peu à peu l’enthousiasme me gagnait, bientôt l’audace et les tentations. Je relevais parfois la tête et le petit doigt pour suggérer une correction ou même une expression que j’estimais meilleure ou complémentaire, mais je me heurtais instantanément aux foudres impitoyables de celui qui se trouvait au-dessus de moi et dont le bref regard suffisait à me remettre à ma place. J’essayai plus d’une fois de me rebeller, mais aussitôt que je remuais de façon inhabituelle, on m’assénait des coups de règle tout en m’intimant d’un claquement de voyelle de regagner sur-le-champ ma position initiale.
Je me souviens du jour où ma révolte aboutit. Sous prétexte d’un passage dissonant je me relevai soudain avec une violence proprement surnaturelle et dans ma poussée verticale fis tout voler en éclat. Ensuite je fonçai en boitant dans la rue, sans un regard pour les effroyables dégâts et blessures que j’avais causés. Une fois libre, je ne pouvais plus revenir en arrière. Mon corps mit un long moment à se redresser et adopter sans douleur cette position pointée vers le ciel, tandis que même debout mon tronc continua encore longtemps de ressasser toutes les phrases écrites sur lui pendant tant d’années.

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3 Commentaires

  1. PdB

    Vous me rappelez l’histoire du magnifique chêne qui finit « comme du bois de caisse, amère destinée, il périt dans la cheminée » de l’ami Brassens.

  2. ruelles

    Oui, magnifique chanson. « Il sortit ses grands pieds de son trou et partit sans se retourner ni peu ni prou ».

  3. PdB

    Une autre qui n’a vraiment rien à voir (juste à entendre) mais qui répond, comme en écho, je trouve : « tu m’as laissé la terre entière, mais la terre sans toi, c’est petit ».
    Quelque chose…
    Et puis : « même Paris crève d’ennui, toutes ces rues me tuent… »
    Mister Cent Mille Volts…

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