deux mains

19940515

(photo : © Luc Perenom)

Je refaisais mon show tous les soirs avec chaque fois un numéro différent. En quelques mois je m’étais fait un peu connaître, recueillant un petit succès parmi les quelques personnes intéressées par ce type d’acrobatie dans la ville.
Petit à petit la salle commençait à se remplir. Depuis le début, quelques parents et amis se relayaient pour me soutenir, non tant par conviction qu’avec le sentiment d’un devoir à accomplir, d’une solidarité à toute épreuve, et avec ce constant souci proche de l’obsession de me faire échapper au vide, fût-il celui d’une petite salle de cabaret. Ils restaient là jusqu’à la fin, battaient alors vivement des mains puis me raccompagnaient sans mot dire, se demandant à la dérobée jusqu’à quand dureraient ces contorsions, et combien de temps encore il allait falloir me soutenir, craignant confusément que sans cet appui, je m’effondrerais tel un échafaudage de plume.
Récemment un grand artiste de renommée internationale avait par hasard poussé la porte du cabaret et à l’issue de la représentation était venu me serrer les mains, ces deux mains sur lesquelles reposait le clou de mon spectacle. Aucune parole ne fut échangée mais ce geste seul m’avait immergé dans une joie quasi irréelle. Le bruit avait traversé la ville, et il y avait depuis lors presque foule dans la salle certains soirs. L’affluence demeurait toutefois très aléatoire, au point que je me demandais si elle fluctuait en fonction de mes tours ou pour des raisons tout à fait étrangères à mon show et auxquelles je n’avais pas accès. Il me semblait en effet parfois qu’aussitôt que pointait la moindre faiblesse dans une de mes figures, j’étais sanctionné le soir d’après par une salle déserte. Mais ne me faisais-je pas des idées à ce sujet ? Il m’était tout bonnement impossible de le vérifier car à peine le rideau baissé, les spectateurs se volatilisaient.
J’ai dit plus haut que ce spectacle reposait essentiellement sur mes deux mains, mises en scène sous les innombrables postures que mon imagination ourdissait, mimant une multitude de personnages dont le tableau se transformait chaque soir : scènes de batailles, ballets sentimentaux, épopées antiques, aventures animales, comédies urbaines, ainsi qu’une multitude de pitreries diverses.
Les représentations ne duraient en général pas plus d’une demi-heure mais exigeaient un solide entraînement quotidien, qualifié par mon entourage de surmenage et d’épuisement. Or les prouesses de mes mains, toujours plus intrépides, réclamaient chaque jour davantage d’exercices sous peine d’engourdissement. Outre les échauffements habituels, la meilleure façon d’assouplir mes phalanges consistait à effectuer des roues dans ma chambre, que j’étendis ensuite à tout l’appartement. Puis la place étant vite devenue trop étroite, je me mis à pratiquer dans la rue, au petit matin. Aimanté par la soif de suivre toujours plus loin mon audace, je fus bientôt conduit à prolonger mes entraînements bien au-delà de mon quartier, à toutes les heures de la journée. Je bondissais sur mes deux mains désormais bien mieux que sur mes deux jambes, enchaînant les figures des trottoirs jusqu’aux rues, des rues jusqu’aux carrefours, des carrefours jusqu’aux boulevards, emporté par une ivresse triomphante.
Il est somme toute cruel aujourd’hui de songer à la manière singulièrement brutale dont toutes ces performances développées peu à peu avec mes dix doigts s’interrompirent, ce jour fameux de l’accident. Mais tout est allé à la vitesse d’une voiture qui file, et personne n’aurait pu arrêter cette course. Des dizaines, des centaines d’automobiles paradaient autour de moi, entre lesquelles comme chaque jour je glissais, entraîné dans le merveilleux tumulte de mes pirouettes aériennes. Aussi étrange que cela paraisse, je n’ai pas vue celle-là. Juste senti le vent soudain, puis une espèce de déchirement, la peau qui dans cette longue seconde grimace et se tord, enfin ce bruit sec qui ressembla à un coup de hache.
Mon numéro est fini. Plus rien ne sera jamais comme avant, je n’en doute évidemment pas. Or je demeure aujourd’hui suspendu, hanté par cette question : Que faire ?  Dois-je poursuivre mon show ? Car si je suis capable, exactement comme avant, de continuer mon activité de marionnettiste, qu’en sera-t-il du public ? Parviendra-t-il à comprendre ? Saura-t-il percevoir, au-delà des apparences, le souffle de mes gestes, les ombres de mon défilement, la chorégraphie invisible de mes mouvements ?

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