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Me fiche bien de savoir si habiter de ce côté-ci de la frontière est ou non semblable à habiter de ce côté-là, n’habitant ni l’un ni l’autre côté, ne sachant pas ce qu’habiter un côté veut dire, ni pourquoi un côté et pourquoi pas un autre, ni comment ni ce que cela produit, incapable de dire si tel ou tel est mon côté et pour quelles raisons il serait ainsi, n’ayant jamais eu le sens de l’orientation, ignorant même jusqu’à l’hésitation entre deux voire plusieurs fragments, quand l’hésitation est mon espace, l’incertitude mon tout. A défaut de faire front je m’insère au milieu, bien que ce milieu soit d’aspect étroit, et tout en ne tranchant pas je sillonne la tranche, avec lenteur je marche je m’assois ou je nage sur la ligne, m’éloignant sans cesse et définitivement du bord. Par mer ou par mont, par tout obstacle de nature ou d’intention mon désir est ce chevauchement, cette ligne mon incontournable. Ce franchissement sans rapidité m’affranchit.
Besoin de rien ici. La route ne produit pas de fin. Peut-être retourne-t-elle à elle-même, j’ignore ses points d’arrêt, n’ai jamais vu son terme, ne l’ai jamais connue semblable, ne suis jamais revenu sur mes pas. Le temps modifie le terrain, les saisons, certains évènements le transforment, et le trait est continuellement mouvant, bien qu’une pierre ressemble plus que tout à une pierre répète-t-on, une vague à une vague. Un funambule connaît son fil, part d’un point A à un point B, avec la permanente tentation de basculer. Je sens la ligne sans avoir besoin de la regarder. Souvent je m’imagine une rivière profonde, ai parfois la sensation d’un lac.
Un homme qui se bat contre les frontières se bat contre le vide. Mon pays est ce tracé invisible, cette ligne de flottaison, il n’existe pas. Mais je me remplis de son vide. En longeant la ligne j’accède à des espaces inconnus, à des terres plus immenses que tous les côtés réunis.
Je sais cette position malaisée, et que certains tentent de me pousser vers l’un ou l’autre bord, vers ce monde cassé, vers ses territoires en miettes. Parfois ça tire au-dessus de ma tête et de tous côtés. Sans effort j’évite les balles, elles ne m’intéressent pas. Je reste assis. Les policiers, les gardes frontières, les douaniers m’indiffèrent, ils ne sont rien, ils ne peuvent rien.
De temps en temps un voyageur je croise qui cherche l’itinéraire pour rejoindre la vieille ville. Je ne peux l’aider, creusant sur ma propre carte la ligne de séparation, et tout ce non-dit : je réponds que je ne sais rien.

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