ouverture

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Tu ne fermeras jamais ta maison, n’importe qui pourra entrer. On prendra ça pour de la négligence, simplement parce que tu oublieras de la fermer ta porte, alors que précisément tu te seras habitué à oublier de la fermer et que cet oubli te sera devenu quelque chose de tout à fait ordinaire, de nécessaire, une sorte de norme qu’assez vite tu auras intégrée et à laquelle tu obéiras désormais sans même y penser, d’une manière régulière et systématique, de sorte qu’on ne pourra plus réellement te parler d’oubli, qu’il s’agira d’autre chose. On te soutiendra que c’est de la paresse, et tu opineras volontiers en expliquant que sortir les clés de ta poche ou de ton sac après les avoir cherchées un temps variablement long pour les introduire dans le trou de ta serrure à chaque entrée et à chaque sortie constituera de toute évidence pour toi une cause réelle et sérieuse de fatigue, et on considérera donc cela comme une réaction de profonde lassitude envers un geste qui consiste, à raison d’au moins deux fois par jour et toujours par séries de deux occurrences, à faire tourner vers la droite ou vers la gauche la même clé dans la même serrure de la même porte et à en faire deux tours dans un sens ou dans l’autre afin que la porte soit ouverte ou fermée. D’un autre côté tu pourras suggérer que ce laisser-aller vis-à-vis de cette porte est quelque chose de parfaitement volontaire, à l’opposé d’un renoncement, un choix qui plus est judicieux et pratique destiné à la famille ou aux amis qui pourront t’attendre tranquillement à la maison tandis que tu te seras par exemple absenté pour faire une course ou bien y déposer quelque chose ou encore y prendre quelque chose pendant que tu seras au travail. Mais tu auras beau tenter de te justifier, certains ne manqueront pas de t’opposer que ce refus de fermeture relève tout simplement de l’inconscience, quoique ce terme ne soit pas exactement approprié, parce qu’il permettra à n’importe quel voleur de commettre sereinement son forfait en se servant à loisir dans tes biens sans que tu n’aies rien fait pour t’y opposer et pire, en lui ayant outrageusement facilité la tâche.
On trouvera à coup sûr une quantité d’autres raisons pour expliquer que tu ne fermeras jamais ta maison, et tu les écouteras une à une patiemment en te disant que la raison essentielle est peut-être ailleurs, dans la petite expérience à laquelle tu ne pourras t’empêcher de te livrer, franchissant les lieux de cette non-fermeture, et que tu ne pourras t’empêcher de livrer.
Ce n’est qu’après une longue pratique que tu seras en mesure de procéder à un certain nombre de constatations : premièrement (et tu verras combien cette première observation étonnera), aucun cambrioleur ne se sera jusqu’à présent introduit chez toi, soit parce que tes objets n’auront manifestement pas intéressé ledit cambrioleur, soit parce qu’il aura considéré avec un certain sens professionnel qu’une porte déjà ouverte ne présente pas le moindre intérêt, soit enfin parce qu’il aura déjà établi sa petite sélection de maisons cambriolables dont la tienne, ouverte ou fermée, ne fera de toutes façons pas partie. Deuxièmement, et c’est sans doute l’observation que l’on jugera la plus intéressante, ta maison sera systématiquement visitée lorsque tu ne t’y trouveras pas, quoique ce ne sera en aucun cas le fait de cambrioleurs.
Tu n’arriveras d’abord pas à t’expliquer pourquoi tes amis viendront précisément aux heures où tu te seras absenté, ni bien sûr leur éloignement, pour ainsi dire leur disparition lorsque tu seras là, chez toi, disponible et prêt à les accueillir. Tu auras encore davantage de mal à comprendre ce genre particulier de relations, et au début tu te rendras sans doute responsable de cette situation étrange, tu te demanderas par exemple si finalement ce n’est pas toi, en leur précisant tes heures de sortie régulières, en leur fournissant un planning détaillé de tes allées et venues, qui leur aura signifié ton profond désir d’être visité en ton absence.
Lorsque tu retrouveras ton domicile, les empreintes de ces différents passages prendront corps, mais il te faudra encore un certain temps avant de repérer cet objet déplacé sur la table du salon, ce minuscule mot plié en quatre sur le meuble de l’entrée ou encore ce léger parfum ondulant dans le couloir. Peu à peu s’insinuera entre tes visiteurs et toi ce singulier rapport à distance, cette communication au travers des objets et de l’espace qu’aucune entrevue n’aura jusqu’ici établie. Ta maison sera désormais le siège d’une circulation permanente, tes relations s’apparenteront à des déplacements. La traversée du couloir ou d’une pièce, un livre manipulé, déclassé ou emprunté dans la bibliothèque, la fréquentation de la salle de bains ou de la chambre ou le face à face avec le grand miroir de l’entrée seront autant de signes particuliers que tu apprendras à étudier, à reconnaître en regagnant ton domicile. Chaque objet de cette maison, que tu habiteras dorénavant toi-même de plus en plus comme un visiteur, déploiera une somme d’informations que tu déchiffreras peu à peu sans effort, chaque mouvement produira une trace que tu saisiras de plus en plus rapidement, et chaque empreinte s’ajoutera à la précédente.
Bientôt les murs, les papiers peints seront à leur tour saturés de messages. Les objets eux-mêmes changeront, ils quitteront leur singularité d’objets, ils deviendront interchangeables. Assez vite tu ne reconnaîtras plus grand-chose, tu ne te reconnaîtras presque plus chez toi, d’ailleurs ce ne sera plus chez toi, tu auras finalement perdu les clés, tu ne te rappelleras plus où tu les auras laissées. Tu franchiras la porte comme n’importe qui, tout cela aura de moins en moins d’importance. Insensiblement les objets et les êtres se confondront, la différence finira par s’effacer. En soulevant un cendrier, ce n’est pas un ami mais un moment de cet ami que tu soulèveras. Un jour, tu ignoreras exactement quand, tu te transformeras toi aussi.
Tu quitteras la maison à ton heure habituelle mais tu reviendras aussitôt sur tes pas, tu escaladeras la fenêtre (tu ne te demanderas pas pourquoi la fenêtre). Tu t’installeras à l’extrémité du couloir dans un vieux fauteuil qui fera face à l’entrée et tu attendras. La poignée de la porte ne tardera pas à s’incliner et tu verras surgir une silhouette familière, puis une deuxième, suivie d’autres. Tour à tour tes amis se mettront à entrer, ils seront maintenant une dizaine dans la maison. Une partie d’entre eux ira droit vers la cuisine, direction le frigidaire, une autre foncera aussi sûrement vers la bibliothèque, le lit ou les toilettes. Certains sauront exactement ce qu’ils seront venus faire ou chercher, d’autres l’ignoreront et se traîneront dans les pièces avant de repartir. Ils communiqueront peu entre eux. De ton côté tu ne remueras pas mais, fondu dans le canapé, tu arboreras ton sourire le plus large, prêt à bondir. Décontractés, ils poursuivront leur va-et-vient, leur fourmillement. Tu laisseras passer une heure puis tu décideras de te lever. Sans que cela atteigne pleinement ta conscience tu ouvriras la bouche et tu te mettras à crier. Des sons rauques d’abord, informes, ensuite des syllabes de moins en moins confuses, peu à peu des ensembles articulés. Tu appelleras ainsi à plusieurs reprises, prononçant à la suite des noms que personne ne semblera reconnaître. On ne t’entendra pas plus qu’on ne te verra, à cet instant tu seras hors de portée. Il se pourra que tu essaies alors de toucher tes visiteurs, de les bousculer, de t’agripper encore à leurs habits mais tu n’auras pas de prise, tu brasseras l’air du couloir, tu serreras l’air du salon, tu presseras l’air de la chambre, autour de toi tout ne sera qu’air, tout sera ouvert.
Regagner ta maison ne sera plus un problème. Il n’y aura plus de maison, ni de meubles, il n’y aura plus rien maintenant, les murs seront vides. Il y aura tout juste la résonance de tes cris, et puis cette fenêtre au fond, dans laquelle tu plongeras.

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2 Commentaires

  1. PdB

    Fermer la porte derrière soi, à clé, pour qu’ils n’entrent pas aussi non plus quand on est là. Pour qu’ainsi s’éternise notre présence, notre possession des lieux, notre intérieur qui se calme (les vieux aiment les animaux, l’enfance en est peuplée) : ici, dedans, à l’abri, de l’eau et du vent, du gel et du soleil, la lumière et les persiennes, l’heure de la sieste ou celle du sommeil, au fond du couloir la chambre après une moquette et un tapis, qui étoufferont nos pas. Fermer la porte, toujours, ou pour toujours, sur soi, et briser ainsi cette série en paire. Aujourd’hui, celle de Willy pour toujours

  2. ruelles

    Ouvrir, fermer, n’est-ce pas au fond une même façon d’occuper une porte ? Plaisir de votre visite

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