thon

tête

En m’arrêtant ce matin au marché, après avoir traîné, en manque d’inspiration, dans les allées garnies, ne sachant trop quoi acheter, j’ai eu cette brève révélation, fragile, fugace, presque inaccessible, devant l’étal du poissonnier, et plus particulièrement face à une belle rangée de thons rouges. Le poisson sentait le frais, la peau était luisante, les yeux encore vifs. Ces yeux qui d’un profil embrassent la glace, de l’autre fixent mortellement le passant. Un œil justement me regardait avec une statique insistance, une obstination proche de l’impudeur. Alors que je m’attardais sans conviction sur une enfilade de sardines, repassant à nouveau devant ce thon je compris que c’est moi qu’il regardait. En quelques secondes tout fut dit : ce bref échange oculaire me fit entrevoir que j’avais été un thon, moi aussi. Quelques secondes à peine, car la cliente me précédant venait tout juste de demander sa tête pour un fumet.
Cette brutale évidence chasse d’un trait plusieurs années de questions, balayant les innombrables pathologies, troubles ou simples singularités que j’observais depuis longtemps dans mon comportement. Mon attirance irrésistible pour la mer, ma soif obsessionnelle de me baigner en toutes saisons, cette tendance radicale depuis la petite enfance à nager loin vers le large, à m’éloigner dangereusement des côtes, et plus haineusement encore des bateaux, non en raison d’un improbable mal de mer mais par une instinctive claustrophobie. Je comprends maintenant tous mes rêves d’étouffement, de fuite dans des couloirs sans fin, d’errance dans des chambres moites aux murs rétractiles, d’ascension d’escaliers débouchant sur l’abîme… Ainsi s’explique mon intolérance aux filets de toutes sortes, y compris les collants, les châles, les bonnets, et à un tas d’ustensiles courants comme les entonnoirs, les marmites ou les bacs de frigidaires. Une pléiade d’allergies encombrait sans raison mon quotidien et celui de mon entourage. On m’a bien souvent reproché mon attitude fuyante, mes indispositions, mon irréductibilité. (Je me rappelle un jour avoir faussé compagnie à un dîner simplement parce que les cordons nouant les rideaux de la salle à manger pendaient devant moi en me terrifiant). Et cette lourdeur permanente qui entravait mes gestes, la laideur d’un corps gras se traînant pour chaque chose. Mais à mes moments de fuite, n’étais-je pourtant pas capable de soudaine légèreté, de vélocité fulgurante ?
Cet évènement est en mesure de tout renverser, de chambouler mes habitudes, de bouleverser mon mode de vie. Or faut-il donner raison à un éclair de quelques secondes ? On admettrait en effet aisément qu’il ne s’est rien passé d’extraordinaire ce jour-là, simplement qu’une dame a décidé de faire un fumet. Et qu’à cet instant au milieu du marché, un passant égaré s’est pris pour un thon.

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