la peur du requin

Il faut savoir ce qu’est la peur du requin quand on est une sardine solitaire. Non que les sardines regroupées en communautés échappent à la frayeur du squale : obsession des poursuites, fureur de la déroute, bouillonnements aux moindres rumeurs de son approche… Tous ces frissons collectifs forment une chorégraphie de la panique qui à certains égards nous rapproche des danseuses. Nous répétons depuis des lunes le ballet de l’angoisse. De tout temps nous, nous toutes, ne vivons que des peurs.
N’est-il pas établi que, lorsqu’il tourne dans les parages, le grand requin a droit de vie et de mort sur nous ? Dans ma chair s’est durablement incrustée l’image de mes congénères fuyant, hagardes, aveuglées par la vitesse, assommées, ne se reconnaissant plus dans la débandade, échouant seules ou avalées par paquets, déchiquetées parfois en pleine dérobade. On ignore la plupart du temps qui est à l’origine de la fuite, mais à la seconde même tout le banc se serre au plus près et se suit dans une intense turbulence, les vieilles sardines se collant à l’arrière, les plus jeunes frétillant vers l’avant, le ballet finissant par s’éparpiller dans un immense tapage diluvien. Passé l’assaut les rescapées aussitôt se ressoudent, et à peine réveillées reprennent la route sans broncher. Mais quelle route, qu’est-ce que cette route sinon la répétition d’une interminable fuite ?
Il ne viendrait à quiconque l’idée de se représenter une sardine autrement qu’en groupe. Jamais, à la différence du requin, on ne la voit nager en solitaire. Aucune distinction n’est faite entre elle et son groupe, aucune disposition n’est prévue pour son isolement. La notion même d’exclusion étant inconcevable chez nous, j’ai pris seule, d’un bref coup de nageoire, la décision de partir. Au milieu de ce long exode du banc filant comme un train endormi le simple freinage d’un corps le fait d’abord dévier quelque peu de la trajectoire, puis l’écarte définitivement du groupe.
Je veux bien admettre qu’en restant dans le banc on parcourt davantage de kilomètres sur des chemins plus sûrs, plus rapides, moins troués par les aléas, plus abondants aussi en nourriture. Mais à mesure que je perdais pied dans cette course sans issue, me gagnait de plus en plus clairement cette obsession : me trouver seul à seul avec le requin.
Je me souviens des quelques jours précédant la séparation : on a fait courir le bruit que ma démarche était suicidaire, que ce n’était pas une attitude de poisson nageant en plein océan, que me dépouiller ainsi des avantages du groupe n’était pas digne d’un poisson libre, et que je reviendrai plus vite que la prochaine attaque.
Je sais maintenant que si je voulais revenir la communauté ne l’accepterait pas, pour cette simple raison qu’elle ne me reconnaîtrait pas, me considérant désormais moins comme une sardine isolée que comme l’action même de l’isolement.
Pourtant quand je regarde à présent défiler les bancs de sardines, je me vois, toutes, toutes sont moi. Je répète mécaniquement les mêmes peurs, les mêmes figures de la peur, les mêmes réflexes de fuite, les nageoires prêtes à battre dès qu’un changement de lumière ou de température se fait sentir. Mon mode de vie a tout entier été dessiné par cette réalité : changer de lieu, de direction régulièrement, regarder toujours derrière soi, dévisager les ombres, pratiquer le sursaut, être à l’affût de la moindre menace.
Or si je ne peux m’empêcher de tressaillir en repérant la trace du squale à quelques coraux arrachés ou résidus de lutte, et de songer avec épouvante à ma propre survie, j’éprouve au même moment une violente admiration pour ce poisson immense, ce prodigieux prédateur, illustre représentant de notre peuple aquatique. Ne faisons-nous pas tous partie de cette même grande famille, de cette noble espèce vivante appartenant aux origines des temps, évoluant dans l’élément même de la vie et dont le mouvement commun est la glissade, la légèreté le principe ? L’énergie déployée par le requin, cette puissance mise en branle, cette façon de manier la nageoire caudale pour changer brusquement de direction tandis que le tronc demeure droit, la tête imperturbable, cette agitation permanente et secrète me bouleversent en réalité bien plus que la largeur de sa mâchoire ou de ses dents.
J’ignore si l’immense requin lorsqu’il rôde dans les parages vient pour moi, étant le plus souvent dissimulée dans des replis inaccessibles, mais je sais qu’il possède, dans son silence, une vision pénétrante de tout ce qui remue ou frémit à des kilomètres à la ronde. Peut-être ne lui a-t-il pas échappé que je l’observe, que je suis ses faits et gestes dans la mesure de mes moyens. Je sais aujourd’hui reconnaître parmi tous les courants qui fendent l’océan les lieux où il est passé, ses rondes, ses pauses, ses loisirs, ses festins. Je me suis perfectionnée à identifier la plupart de ses actions, à étudier ses stratégies de chasse, ses tactiques d’approche, ses attentes, ses silences.
Pourquoi aurais-je peur du requin ? En quoi peut-il réellement agir, intervenir dans ma vie sinon en suscitant mes déplacements, mes changements d’habitudes et de trajets ? Que peut ce géant contre une petite sardine isolée ? D’un certain point de vue cette solitude nous place à armes égales, et quant à ma taille, cela peut-être ma force. Bien que je cherche en vain un moyen de l’aborder, je sais que ce moyen me sera signifié tôt ou tard, et je veux qu’entre temps, les ruses trouvées pour me cacher, me nourrir, observer, arpenter les multiples environs soient à la hauteur de ce projet.
M’atteint souvent la pensée de ce moment incontournable, imprévisible où moi aussi je disparaîtrai, où d’un trait précis je serai rayée des mers, et cette terreur de se réveiller un matin pour assister à sa disparition. Mais j’attends aussi sûrement ce moment unique, cette confrontation exquise, cet extraordinaire face à face. N’aurais parcouru les mers que pour cette rencontre.

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