hypoténuse

J’ai oublié l’heure. J’ai oublié l’heure de ma naissance. J’ai oublié un tas de choses que je connaissais. J’ai oublié de fermer des portes à clé, et des clés dans des serrures. J’ai oublié de dire merci dans de nombreuses circonstances que j’ai également oubliées. J’ai oublié la formule du carré de l’hypoténuse. J’ai oublié des tas de prénoms et les visages qui vont avec ces prénoms. J’ai oublié les règles de plusieurs jeux de cartes. J’ai oublié des dates de naissance et de mort. J’ai oublié de garder des secrets, et un paquet de secrets j’ai oublié. J’ai oublié être tombé et m’être fait mal. J’ai oublié la plupart des livres que j’ai lus. J’ai oublié la recette du poulet à l’impériale. J’ai oublié le nom du dernier président du conseil de la troisième République. J’ai oublié, mais je crois que je ne l’ai jamais su, l’orthographe du nom Dyonisos (plus précisément si le y se met avant le i, ou après) et de la Libye. J’ai oublié ce qui partait, j’ai laissé partir. J’ai oublié ma carte d’identité à l’étranger. J’ai oublié les belles lignes d’écriture formées au stylo-plume. J’ai oublié de me brosser les dents. J’ai oublié le prénom de ma première maîtresse. J’ai oublié des casseroles sur le feu. J’ai oublié de dormir ou de me réveiller. J’ai oublié des mots de passe et des adresses. J’ai oublié le numéro de téléphone de ma sœur. J’ai oublié le goût du pain perdu. J’ai oublié de payer l’électricité. J’ai oublié le nom de la capitale du Sri Lanka. J’ai oublié les douleurs de l’accouchement. J’ai oublié le titre d’un poème d’Odilon-Jean Périer. J’ai oublié le nombre de morts au Rwanda. J’ai oublié un petit carnet enveloppé de kraft au fond du placard d’une vieille maison. J’ai oublié de prendre mes médicaments. J’ai oublié le nom du ministre de l’Éducation nationale. J’ai oublié d’envoyer des cartes postales de différents lieux où je suis allé en vacances. J’ai oublié le montant de la première fortune de France. J’ai oublié de descendre la poubelle. J’ai oublié de noter des choses importantes. J’ai oublié le nom de l’acteur principal de M le maudit. J’ai oublié la couleur des fonds marins, et celle des champs de colza au printemps. J’ai oublié le nombre de stations de métro entre mon appartement et mon travail. J’ai oublié comment on dit bonjour en persan. J’ai oublié ce que tu viens de me dire. J’ai oublié ma monnaie chez l’épicier. J’ai oublié une maladie que j’ai eue à 3 ans et qu’on m’a racontée. J’ai oublié mon goût pour le paris-brest. J’ai oublié la valeur de la baguette en francs et de tous les autres produits dans cette monnaie que j’ai oubliée. J’ai oublié de rappeler un ami. J’ai oublié volontairement des tas de choses qui m’embêtaient. J’ai oublié de prendre une assurance habitation. J’ai oublié mes anciens numéros de téléphone. J’ai oublié d’aller retirer un paquet à la poste. J’ai oublié la douce chaleur des nuits d’été. J’ai oublié de souhaiter un bon anniversaire à ma mère. J’ai oublié mon sac de sport chez le médecin. J’ai oublié des tas de choses que j’aimais. J’ai oublié le nombre de kilomètres entre Paris et Blois. J’ai oublié la liste des choses à faire. J’ai oublié de prendre l’entrée avant le plat. J’ai oublié d’acheter le journal. J’ai oublié une grande partie de mon enfance. J’ai oublié le montant du produit intérieur brut. J’ai oublié pourquoi je me suis disputée avec mon meilleur ami. J’ai oublié l’heure de mon train. J’ai oublié mes résultats au bac et tous mes bulletins scolaires. J’ai oublié de dire à quelqu’un que je l’aimais. J’ai oublié de dire quelque chose. J’ai oublié pourquoi je ne dois pas oublier. J’ai oublié de donner à manger au chat. J’ai oublié les blagues qu’on m’a racontées et celles qui m’ont fait rire. J’ai oublié mon rendez-vous chez le dentiste. J’ai oublié d’éteindre la lumière en partant. J’ai oublié de mettre du sucre dans mon café.

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6 Commentaires

  1. PCH

    Une blague que je n’ai pas oubliée, celle du juif qui devant le mur des lamentations, tous les jjours depuis plus de soixante ans, prie et reprie nt se balançant d’un pied sur l’autre, de ses talons à ses pointes, comme il y a quelque chose d’hypnotique là-dedans à qui j’ai demandé un jour (en hébreu) « mais, vous priez depuis tant de temps pour quoi ? », et qui me répondit « pour que le monde soit plus doux, pour que les hommes cessent enfin de se battre et de se faire des guerres ignobles et inutiles, pour qu’ils soient enfin en paix et vivent une vie semée de roses… » Et lui, dis-je, un peu dubitatif, ces prières ont-elles eu de l’effet ? » et le vieux type de me dire « je me retrouve toujours devant un mur ».
    C’est Peter Lorre.

  2. ruelles

    Sublime PL !
    Question : quels rapports a PCH avec PdB ?

  3. PCH

    des rapports de camaraderie distante.

  4. PdB

    Les mains d’Orlach aussi… pour PL
    nous vivons dans le même quartier (de quoi ? c’est une autre affaire)

  5. cjeanney

    encore une coïncidence (on peut penser qu’aujourd’hui c’est mercredi, mais pas du tout, c’est coïncidence’day) ou une fratrie entre ce que vous oubliez et ce que je perds ? http://tentatives.eklablog.fr/liste-de-ce-que-j-ai-perdu-a699682
    🙂

  6. ruelles

    Oublier et perdre, oui, une sacrée coïncidence ! On n’a pas fini de se souvenir de ce qu’on a perdu. Bien à vous

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