marchande de tabac

C’est à cause de cette femme à la caisse du bureau de tabac. Quand je viens lui acheter un paquet, son humeur est inextricablement changeante. Selon les jours, elle se montre tantôt avenante tantôt glaciale. J’ai beau avoir lié connaissance avec elle, depuis le temps que je me fournis chez cette vendeuse en cigarettes, une fois sur deux quand je lui demande de ses nouvelles elle refuse de me répondre et me tend d’un geste sec ma monnaie comme si je l’importunais avec des questions déplacées. Évidemment je me refroidis à mon tour lorsque je me présente quelques jours plus tard devant sa caisse, mais voilà qu’elle m’accueille d’un grand sourire amical et renoue soudain le fil de notre relation décousue.
Au-delà de ces surprises réitérées, le plus déconcertant est qu’après avoir fréquenté deux ans ce commerce – pourquoi tout ce temps ? – le mois dernier lorsque j’ai franchi à nouveau le seuil du bureau de tabac, je me suis trouvé face à deux femmes postées des deux côtés de la caisse, deux bustes strictement semblables, deux répliques identiques de la même marchande. Elles se tenaient tranquillement à droite et à gauche du comptoir, prêtes à me servir, et dans mon trouble de distinguer non pas une mais deux marchandes, je me suis attardé longtemps sur le seuil, hésitant à me diriger vers la caisse, ne sachant plus qui, d’elle ou de l’autre, je devais choisir.
Le plus curieux est qu’excepté cet instant particulier et presque lumineux où je les ai vues distinctement toutes les deux, je reste convaincu qu’elles n’ont jamais été qu’une seule et même personne. Il se trouve que depuis ce jour, je n’en ai plus revu qu’une seule. J’ai d’ailleurs définitivement renoncé à leur parler.

Publicités

3 Commentaires

  1. Vous z’auriez pas du feu ?
    j’aime l' »instant particulier et presque lumineux ».

  2. PdB

    Mésaventure semblable chez le pharmacien – c’est une femme mais il paraît que la profession ne tolère pas de féminisation de son titre…- (la vertu – la santé – qui rend hommage au vice -le tabac-, sans doute) : il lui arrive très souvent d’être d’une sensibilité parfaite avec les vieux (plutôt les mâles, il faut bien le reconnaître), d’une gentillesse presque onctueuse avec les mères de famille (il peut s’installer ici une sorte de tension), mais c’est avec les étrangers qu’elle est le plus affectueuse (chinois ou arabes, noirs ou rouges, peu importe leur genre). Mais voilà qu’un jour, il me semble que c’était un mardi, elle envoya chier (le mot est grossier mais simplement juste) sans fioriture un homme d’un certain âge, vêtu d’un manteau d’astrakan, une bague énorme ornée d’une pierre verte à l’index gauche, sous prétexte qu’il n’avait pas l’appoint. Tout en le traitant de « calviniste, sinon franc-maçon mal circoncis » (sic) (en référence à Borges, je le compris plus tard – dans « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », in Fictions, Folio n°614, p 63 – et non 48, comme on aurait pu le supposer), elle refusa de le servir, prenant les autres clients à témoin : cependant, en regardant le miroir qui fait face à la caisse de cette pharmacie en boyau, vous y découvriez l’image de cette femme souriante et avenante comme elle l’était toujours, mais, regardant votre image-même, vous vous rendiez compte qu’elle n’avait plus rien à voir avec la votre, celle à laquelle vous vous êtiez habitué(e). Fermez alors les yeux. L’homme en astrakan s’enfuit et tout rentre dans l’ordre : l’image au miroir tout à nouveau remise d’aplomb, le pharmacien reprend son sourire et sa grâce, les clients eux-mêmes portent au visage un air avenant et heureux.
    Je suis sorti sans demander mon reste, pour ne plus jamais remettre les pieds dans cette officine.

  3. ruelles

    @ Lautreje : pas de feu, juste un éclair de fumée
    @ PdB : on sous-estime le pouvoir de la caisse. Mais dans mon histoire, je crains qu’il y ait réellement deux jumelles, et bien que tournant l’œil quand je passe devant, n’ose depuis y revenir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :