outsider

On ne sait pas ce qui le pousse, pourquoi il se met sur le côté, mais il est évident que cela nous perturbe tous ici. Nous avons eu beau le questionner à ce sujet, nous ne sommes pour l’instant parvenus à aucune explication tangible. Ce qu’on peut dire néanmoins de la façon la plus objective, c’est qu’en toutes circonstances où nous avons pu l’observer, il ne se place ni devant ni derrière, mais sur le côté. Cette constatation a sans aucun doute quelque chose d’abstrait ou d’anodin pour qui n’en a pas été le témoin direct. Il nous a personnellement fallu un certain temps pour la formuler en ces termes. Bien qu’en général il suffise d’un simple coup d’œil pour s’en convaincre, l’écart est parfois si subtil que, sans pour autant avoir recours à un décimètre ou un quelconque appareil de mesure, une observation attentive est nécessaire pour le repérer. Sa silhouette se décale systématiquement de nous.
Au départ on a remarqué ça vaguement au restaurant, ce type qui se déporte légèrement dans la file d’attente. En principe on ne remarque pas ce genre de chose, on n’a pas le temps de s’arrêter à ces petits détails. Mais un jour sans y prendre garde on s’y attarde, un autre jour ça revient inopinément, c’est ensuite qu’on s’aperçoit que ça devient quotidien. D’abord on ne comprend pas et naturellement on ne dit rien, on pense que ce n’est rien, que c’est dérisoire. On y songe à peine en passant, on se demande incidemment si ça va recommencer. Or il faudrait ne jamais se demander si les choses recommencent, parce qu’au bout d’un an quand ça continue exactement de la même manière, que ça vous poursuit, que ça devient un sujet de conversation, de blague, de pari, un point de vue qui s’impose chaque jour à vous de quelque manière que ce soit, on est bien obligé de convenir qu’il y a un problème.
A l’entretien d’embauche ça avait commencé comme ça déjà, ce n’est que bien plus tard qu’on s’en est souvenu, à l’époque on ne s’était pas méfié, bien au contraire cela lui avait même porté chance, ils avaient aimé ça à la direction, parce que le type tout de suite était visible, on n’avait vu que lui, visiblement il en voulait ce type-là, même s’il avait protesté quand on lui avait fait remarquer par la suite qu’il s’était mis ostensiblement en avant. Nous ne sommes pas aux jeux olympiques avait-il laconiquement répondu.
Depuis lors, les occasions n’ont pas cessé, alors même que personne n’a jamais eu à se plaindre de son travail, qu’en dehors de cela le fait est qu’on ne peut rien trouver à redire à son comportement et qu’il remplit sa tâche le plus correctement du monde, de constater cet inlassable décalage. Et bien que nous nous répétions sans cesse que ce petit écart n’a aucune importance, cela cause un indéniable trouble dans le personnel.
Il est d’ailleurs assez étrange qu’aucun d’entre nous ne l’ait jusqu’à présent vu se décaler, que personne n’ait assisté au déclenchement précis de son geste. Nous avons bien essayé à plusieurs reprises d’observer le moment où l’écart se produit, mais le mouvement semble si rapide que nous n’y sommes pas encore parvenus. Il faut bien reconnaître que nous nous trouvons toujours devant le fait accompli. Nous constatons le décalage, nous n’avons plus qu’à constater.
Lorsque nous nous rendons par exemple en petit groupe dans un autre service ou à l’extérieur pour un rendez-vous, il marche du même pas que nous tout en déviant discrètement de notre trajectoire. En réunion, il y a toujours un moment où l’on remarque que sa chaise est légèrement reculée de la table, et tandis que la séance bat son plein dans une atmosphère conviviale, on ne peut éviter de penser que, tout en participant comme il se doit à l’échange, il prend de la distance par rapport à ce qui se dit, il s’exclut en partie de la discussion. Dans le bureau, il met son siège de côté, si bien qu’il n’est pas tout à fait dans l’axe de son ordinateur et se trouve tordu pour travailler, il se tord pour écrire. Cette situation nous inquiète. Nous avons d’ailleurs fini par le lui dire, sans toutefois prendre un ton désagréable ou menaçant.
Ne pourriez-vous pas rentrer votre chaise un peu plus dans l’axe, comme nous le faisons tous ?
Il ne répond pas.
Chacun à tour de rôle, nous nous sommes résolus à lui demander pour quelles raisons il se fait remarquer ainsi, malheureusement il nie tout en bloc. On a beau essayer de lui faire comprendre que la situation est dérangeante, que sa position est plutôt gênante non seulement pour nous mais plus encore pour lui, il ne voit pas le problème et fait mine de ne pas s’en préoccuper. Certains, agacés, lui ont alors reproché de se mettre de côté, de faire bande à part, de causer du désordre, or non seulement il continue de nier, mais il se met à titiller sur les mots, il déclare qu’il se trouve non pas de côté mais sur le côté, il ajoute même qu’il est parfaitement dans le rang tout en étant « aussi » sur le côté.
A la longue, l’affaire est parvenue aux oreilles du directeur, qui un matin l’a convoqué pour dresser un bilan de l’activité. A la fin de l’entretien, il l’a pris par l’épaule en le raccompagnant à la porte.
Écoutez, on ne vous veut que du bien ici, cela va sans dire, seulement il semble, sans pour autant parler de discordance, qu’il y ait un léger décalage entre vous et vos collègues. Ne trouvez-vous pas qu’il vaudrait mieux régler une bonne fois pour toute le différend ? (…) Voyez-vous, on ne vous demande pas de vous mettre au centre, mais enfin, là, reconnaissez que c’est la pagaille ! Aussitôt que quelqu’un se met derrière vous, vous vous décalez encore ! Ça ne peut pas continuer ainsi, vous le savez bien. Vos collègues se posent des questions. (…) Si en ce moment vous vous sentez sur la mauvaise pente, il vous faut réfléchir, prendre les choses en main pour repartir du bon pied. (…) Allons, vous savez que vous pouvez compter sur moi, je ne vous laisserai pas tomber. (…)
Après cette entrevue, tout est miraculeusement revenu dans l’ordre, seulement quelques temps plus tard, sans que nous nous en soyons aperçu, le manège a recommencé, il a levé une jambe et tout naturellement fait un pas sur le côté.
Nous avons cherché à savoir si au dehors il continuait de se comporter de la même manière, ou si c’était seulement à l’intérieur de notre établissement que les choses prenaient une telle tournure. On a épié à l’arrêt de bus, sur le trottoir, au carrefour. Mais la rue, les transports en commun offrent une telle anarchie qu’il nous a été proprement impossible de le distinguer dans la foule.

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4 Commentaires

  1. J’adore ! je le trouve très sympathique cet homme de côté ! Et cette ambiance de bureau est criante de vérité : Soyez créatif, mais surtout restez dans le moule … j’ai tellement vécue cela !

  2. ruelles

    Et pourtant, celui-là ne cherche pas à être créatif ! juste un défaut dans la jambe peut-être…

  3. PdB

    Le tango. Le fado. Les choses qu’on a faites pour se mettre en place, mais à côté. Les marges. L’entièreté du fleuve et ses rives. Ou alors une île. Un aspect différent. Psychologique. La volonté de la mélancolie. Ou alors de la nostalgie. Il y avait un livre, ce titre, ce même, au pluriel : j’écoute Ella et Louis (Cheek To Cheek) et les musiciens de jazz étaient au centre de ce travail. La fumée. Le déclassement.
    Et le vôtre ne l’est pas. Déclassé, je veux dire. Il « reste là, têtu comme une bourrique » (c’est une citation, ça). J’ai comme dans l’idée que la photo est de la même eau que celle du précédent billet (la même eau : la même rue) (style 2° Aboukir Cléry).

  4. ruelles

    On ne peut rien vous cacher ! Un s en moins mais effectivement Becker en vue. A ce propos, j’ai bien aimé l’élan bourdivin de votre papier l’autre week-end (les commentaires, c’est pas mon fort). Quant au sentier, vous avez eu l’œil, cette fois-ci ! Merci pour la musique…

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