Au loin, là

Je l’ai croisé en bas de l’avenue. Ne me demandez pas pourquoi je l’ai suivi, je ne le sais pas moi-même. Ça a été irrésistible. Je ne me suis pas posé la question, à ce moment-là. J’étais sur l’autre trottoir, il y avait le monde habituel de sept heures du soir, toutes les tailles et tous les coloris. J’étais là à attendre pour acheter un paquet de cigarettes, et je l’ai vu passer, de loin, je l’ai suivi, c’est tout. Sur l’avenue, nous sommes passés devant la brasserie, il y avait des gens attablés qui riaient, qui fumaient. Tous ces bruits me parvenaient comme étouffés, un joueur de guitare, un vendeur de roses, le serveur ses verres sur son plateau, des gens, des centaines de personnes que je croisais, que je ne voyais presque pas. Je les apercevais, je les évitais, mais je suivais, de dos son vêtement beige, je suivais sa démarche que j’avais reconnue immédiatement. La rue et les guichets. Dans la cour du musée, j’ai failli perdre son image, je me suis arrêtée, j’ai regardé tout autour de moi, l’arc de triomphe, les statues, des touristes qui se prennent en photo, mais rien, la cour pavée, les voitures, les autobus mais rien. Le café, non plus, rien. Puis tout à coup, je l’ai vu, au loin, j’ai couru, j’ai traversé le pont sur le fleuve, le marchand de couleurs, l’antiquaire, j’ai tourné dans la petite rue à droite, les antiquaires encore, au loin là où monte la rue, je voyais le beige de sa veste, c’était comme si jamais je n’y arriverais, je courais presque, mais à mesure que j’avançais, ma vue se troublait, les voitures me frôlaient, il commençait à faire nuit. Je suis passée devant la faculté et c’est à ce moment que j’ai su que jamais je n’y arriverai. J’étais sur le boulevard, les lampadaires se sont allumés, encore les autobus, encore ces bruits de voitures, mais au loin plus rien, à nouveau. Il y avait bien encore des gens qui marchaient, qui riaient, qui s’embrassaient, qui se tenaient le bras. Mais sur la rue, non, rien. Je me suis arrêtée, un peu hébétée. J’ai regardé autour de moi : la ville redevenait ce qu’elle avait cessé d’être un moment, il y avait du monde sur la place, les gens riaient et s’amusaient. Des bribes de conversation me parvenaient, que je comprenais, je sentis un peu le vent sur mon visage, une brise fraîche comme quelque chose qui s’en va, qui a été là mais qui s’en va et que plus jamais

Texte et image de Pierre Cohen-Hadria,
du site coopératif Pendant le week-end,
qui me fait le plaisir de cette visite, et m’invite aujourd’hui chez lui, dans le cadre des Vases communicants.
Ce texte a été écrit dans le cadre
de l’atelier d’écriture de Pierre Ménard à la librairie Litote en tête.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative du projet de vases communicants, débuté le 3 juillet 2009 : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.


Les autres Vases communicants d’avril (un grand merci à Brigitte Célérier) :
Kouki Rossi et Luc Lamy
Jean Prod’hom et Juliette Zara
Mariane Jaeglé et Anthony Poiraudeau
Cécile Portier et Loran Bart
Christophe Sanchez et Murièle Laborde Modély
Christine Jeanney et Kathie Durand
Sarah Cillaire et Anne Colongues
France Burguelle Rey et Eric Dubois
Fleur de bitume et chez Jeanne
Mathilde Rossetti et Lambert Savigneux
Antonio A. Casilli et David Pontille
RV.Jeanney et Jean-Yves Fick
Brigitte Giraud et Dominique Hasselmann
Guillaume Vissac et Juliette Mezenc
Michel Brosseau et Arnaud Maïsetti
Florence Noël et Brigitte Célérier
François Bon
et Laurent Margantin
Michèle Dujardin et Olivier Guéry

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6 Commentaires

  1. j’aime l’économie; qui rend vivant le récit

  2. encore une déambulation! les vases communicants explorent de partout, aujourd’hui

  3. c’est le printemps, on a besoin de mesurer le soleil en empans !

  4. Glissements déambulatoires, les trottoirs nous happent.

  5. arf

    haletant ! bravo !

  6. PCH

    Merci à tous d’être passés par ici…

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