forêt

(photo : © Luc Perenom)

Le jour n’est pas encore levé lorsque je pars faire le tour du domaine. Il ne fait déjà plus nuit. Les pas de mon cheval sont si légers qu’ils semblent glisser sur les feuilles sans toucher le sol, et l’écho faible des sabots sinuant entre les arbres rebondit dans un bruit de sable. Même quand le soleil est au plus haut, une pâle obscurité domine. Il n’y a de jour ni de nuit que dans l’opacité douce qui règne ici, trouée de petites taches lumineuses, dans ce mélange de clair-obscur.
Jadis la grande forêt gouvernait l’horizon, s’étirait à perte de vue. C’est maintenant dans ses multiples fragments que la vie se resserre, et dans l’impossibilité de recoller ce qui est perdu. Sans doute l’ampleur du fractionnement a-t-elle échappé aux nombreux bâtisseurs de murs, et des rêves de progrès, de construction, d’élévation, n’a surgi que la continuelle nécessité de nouvelles avancées, et le perpétuel morcellement. Pour qui s’occupe d’entretenir les limites du domaine, la tâche semble aisée tant les parcelles sont désormais étroites, les chemins toujours plus évasés. A mesure qu’on s’immerge dans ces lieux sombres on croit reconnaître chaque marque et dans chaque marque son évolution, mais connaître la forêt, c’est embrasser le mouvant. Dans le fragment même l’immensité demeure, se recompose. Dans l’immobilité dormante se raconte le silence de mondes grouillants. Il faut être familier de la forêt pour percevoir les petits froissements de terre par lesquels s’agite la foule intime de ses habitants. Comment décrire toutes les espèces vivant ici, les mœurs des unes et des autres, exposer les ruses de chacune pour résister aux dangers qui quotidiennement les guettent ? Se cacher n’est-il pas le premier acte de résistance ? Tous ceux qui vivent ici perpétuent la tradition du secret, et chacun entretient profondément en lui, comme une fragile étincelle, le mythe ancestral de l’invisibilité, et les multiples rites qui s’en réclament. Or quelle chance ont-ils de voir un jour leur lutte aboutir dès lors qu’ils se terrent ? C’est dans ce cercle que se maintient la forêt, grouillante et immobile.
Nombreux sont les visiteurs à venir s’imprégner de ce tableau tranquille pour écouter, dans la chaude uniformité des couleurs, le frottement régulier des pas dans les feuilles, le chant rassérénant des petits volatiles, et étouffer temporairement les fracas de la grande ville. Après avoir marché ils iront s’étendre dans les larges clairières, humant au plus près l’air de la terre, ignorant, dans l’harmonie de ce moment d’ensommeillement, que sous leurs corps amollis, sous les couches de feuilles et de verdure, pullulent, se hérissent, s’enchevêtrent d’autres artères, d’autres villes, d’autres combats.
Contrairement à ce que prétendent les administrations et les offices, il n’y a pas de carte de la forêt. Les quelques plans mis à disposition ne sauraient faire illusion, car la forêt commence précisément à mesure qu’on s’éloigne de ses tracés. N’existent que les chemins pris, parfois repris sans le savoir, qui se modifient avec le temps et sa propre perception du chemin. Il est un fait certain que la progression en forêt ne saurait se comparer avec celle qui prévaut dans les villes. Circulaire par essence, elle procède de la topographie même des arbres, ne fait que contourner. Car il n’y a ni avant ni arrière à un arbre, on ne peut que tourner autour, de même qu’il n’y a rien ni avant ni après un arbre, qu’un autre arbre. Or il n’y a rien de tel qu’un arbre pour ressembler à un autre arbre, et si derrière un arbre se trouve toujours un autre arbre, rien ne nous dit que ce ne soit devant. Il serait ingénu de penser que le percement progressif des allées, le déploiement d’une panoplie de panneaux et signaux aux couleurs vives, les campagnes régulières de débroussaillage sont destinés à faciliter l’accès à la forêt. S’ils ont pour principal dessein de rassurer les visiteurs, ils visent tout autant à les empêcher d’y entrer, à en multiplier les obstacles.
Combien sont les visiteurs à s’y être égarés au moins une fois ? Car la forêt mieux que tout autre est le lieu de la perte. Quoiqu’ils finissent la plupart du temps par retrouver la grande route, ils gardent irrémissiblement en eux l’image de la perte, une mesure de l’immensité. S’ils ont l’opportunité de croiser un gardien, ils s’en remettront à lui pour recouvrer leur chemin. Pourtant le gardien, expert en son domaine, pourrait aussi bien les égarer. Mais il accomplit consciencieusement son travail, n’ignorant pas que cette perte, tout intérieure qu’elle soit, s’étend bien au-delà de la forêt.

Publicités

2 Commentaires

  1. j’ai marché sans crainte, guidée par les fermes phrases

  2. c’est quand même dans la forêt que le petit Poucet a été abandonné par ses parents, ce n’est pas un hasard…
    merci pour la promenade !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :