en boule

Je me mets en boule plusieurs fois par semaine, pour une raison ou pour une autre. Je tiens à dire que je ne prémédite rien, ça vient comme ça vient, quand c’est le moment, souvent il est vrai en début ou en fin de journée, rarement au milieu. Toutefois, par exemple, ce n’est jamais arrivé chez moi, dans ma cuisine ou mon salon, sur mon canapé ou dans mon lit, quand bien même j’y demeurerais toute une journée ou toute une semaine, non, ça ne me viendrait pas à l’idée, tout seul dans mon appartement. Il me faut au moins un contexte, un extérieur, éprouver une espèce de nécessité ou un intérêt à cet exercice qui n’est pas sans effort. Le mieux est une petite assemblée, un cercle restreint, une réunion peu nombreuse, mais une foule me conviendrait parfaitement aussi.
Après une série de contorsions plus ou moins compliquées, je parviens à empiler mes membres les uns sur les autres et à les constituer en une forme quasiment ronde. Le plus délicat est de faire rentrer la tête tout en gardant un œil dehors. Quand j’arrive à ce stade, le gros de la manœuvre est accompli et j’éprouve une pleine satisfaction, quoique je n’aie pas encore atteint véritablement mon but. Se mettre en boule n’est en soi pas particulièrement brillant, cela relève tout juste d’une prouesse mécano-musculaire. Mon dessein n’est pas de rester en boule, bien qu’on éprouve dans cette posture un sentiment de protection et de plénitude assez délectable. L’intérêt de la boule est dans le mouvement. Une fois pelotonné, la tâche consiste à me concentrer le plus fermement possible puis, ayant pris soin de me trouver à une distance suffisante, je me lance, c’est-à-dire que je fonce droit devant, sur la ligne que j’ai tracée. Les individus sur lesquels je fonce sont en règle générale disposés plus ou moins en grappe, et bien qu’ils ne soient jamais parfaitement ordonnés, j’éprouve le besoin de les imaginer à peu près comme un jeu de quilles, ce qui favorise considérablement la finesse de mon geste car, malgré des apparences de confusion ou d’improvisation, ce geste est on ne peut plus précis. Si je rate ma cible, étant donné que je gis moi-même à terre un peu étourdi, éparpillé au milieu de mes victimes, je dois promptement me ressaisir, prendre mes jambes à mon cou et déguerpir sans demander mon reste.
Il m’a fallu beaucoup d’entraînement pour en arriver là, des années de recueillement. Avant je ne faisais strictement rien, je demeurais dur comme un chêne, je ne m’adaptais pas. Je pourrais tout aussi bien taper du pied, hurler ou mouliner des bras, mais je préfère me mettre en boule, rentrer en moi, me solidifier.
Lorsque j’ai atteint ma cible, je n’ai plus grand-chose à faire, et comme le spectacle de mon ouvrage ne m’amuse pas outre mesure, je me redresse aussitôt et je m’en vais, le cœur léger.

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2 Commentaires

  1. Merci pour ce texte, bonne journée!

  2. AM

    c’est une manière de renaître, à chaque fois, peut-être — état foetal avant explosion du corps, dépliement des poumons qui hurlent en soi et hors de soi : projection de la vie ?

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