escalier

Lorsque j’ai décidé d’en finir avec mon mode de vie sédentaire, je n’ai gardé qu’une chose : un escalier. C’était un petit agrégat de marches en colimaçon, sans prétention mais encore solide, qui menait jadis à un étroit grenier où étaient entassées des vieilleries, des paniers de cartes postales devenues illisibles, des valises de livres aux pages cramoisies, des habits rongés par les mites et une quantité de bibelots d’un autre âge. Lorsque j’ai dynamité ma demeure et que les murs se sont effondrés, il fut le seul à rester debout, trônant opiniâtrement au milieu des ruines. A l’instant du départ, pris de pitié, je décidai de ne pas le laisser. L’idée s’imposa alors à moi de ne plus m’en séparer, d’en faire mon compagnon de route. Il ne me fut d’ailleurs pas sans utilité, m’aidant par exemple, lorsque j’avais faim, à attraper des pommes ou des poires par-dessus les grilles des jardins, ou me servant d’abri lorsque je voulais dormir ou qu’il pleuvait. Je le traînais du matin au soir partout où j’allais, et lorsque j’étais éreinté je le posai au hasard de mon chemin. Qui n’a pas porté un escalier sur son dos ne sait de quoi je parle.
Lorsqu’il était ainsi posé, immobile au milieu de la route, des gens se mettaient à approcher et à monter irrésistiblement dessus. La vérité est que personne ne peut laisser un escalier tranquille, sans vouloir l’emprunter. Mon escalier à moi ne faisait que monter, mais je suis à peu près sûr que si l’escalier descendait, personne ne l’aurait emprunté. Toujours est-il que ces gens qui en montaient les marches, une fois en haut se mettaient tous à tomber, les uns après les autres. J’ignore pourquoi ils continuaient à gravir les marches une à une jusqu’à la dernière, sans se demander où elles menaient.
Cela ne m’a cependant pas empêché de recommencer, et dès lors je n’ai pas cessé, alors même que je n’éprouvais pas la moindre fatigue, de le poser de nombreuses fois sur ma route. Je l’installais à l’endroit où j’imaginais que les gens allaient tomber, je choisissais minutieusement les meilleures orientations possibles, j’essayais petit à petit d’organiser les chutes. Je me postais ensuite non loin, et d’une manière assez discrète, je regardais.
Je ne me lassais pas de contempler ces gens ne pouvant s’empêcher de continuer dans l’escalier. A la dernière marche il est pourtant impossible de ne pas voir le vide. Or ils continuaient de grimper, la jambe dont c’était le tour de passer ne pouvait se retenir d’y aller, d’avancer et ensuite, plus rien, ils chutaient. Au bout d’un moment, lorsqu’il n’y avait plus de volontaires, je repartais.
En dehors de la foule, j’ai entraîné toutes sortes de gens dans mon escalier, pas seulement des ennemis, des amis aussi. Pour voir s’ils allaient continuer, s’ils allaient le faire, et pour les voir le faire, le pas fatal. Et tous l’ont fait. Tous ont voulu croire que l’escalier menait quelque part. Peut-être ont-ils pensé qu’il y avait quelque chose de magique, qu’une fois en haut ils allaient voir, sentir quelque chose d’extraordinaire, les gens ne peuvent pas s’empêcher d’être à la recherche de quelque chose d’extraordinaire.
Bien entendu il y a toujours des individus qui ne croient à rien, qui ne prennent jamais d’escalier. D’ailleurs le public commença à se faire de plus en plus nombreux. Sitôt que je posais mon escalier quelque part, les gens commençaient à s’attrouper, puis ils attendaient. C’était devenu un spectacle.
Lorsqu’à la fin il ne me resta plus ni amis ni ennemis, et qu’il ne se trouva plus personne pour vouloir monter sur mon escalier, je laissai là ma route et je changeai de pays.

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4 Commentaires

  1. arf

    C’est l’escalier social ? l’ancêtre du fameux ascenseur social que tout le monde se doit d’emprunter même si la chute est souvent au bout…

  2. ruelles

    Oui pourquoi pas ? Il y a sans doute des tas d’occasions où on a envie de monter !

  3. PdB

    Il y a une chanson de Brassens qui fait comme ça (je ne suis pas tellement sûr que ça ait quelque chose à voir, mais quand même) (elle s’appelle « Le Grand Pan ») (elle est bien, mais trop longue pour être retranscrite in extenso):
    (…)
    Et quand fatale sonnait l’heure/ De prendre un linceul pour costume/Un tas de génies l’oeil en pleur/ Vous offraient les honneurs posthumes
    Pour aller au Céleste Empire/Dans leur barque ils venaient vous prendre/ C’était presque un plaisir de rendre/Le dernier soupir
    La plus humble dépouille était alors bénie/Embarquée par Charon, Pluton et compagnie/Au pire des minus l’âme était accordée/ Et le moindre mortel avait l’éternité (…)

    Aujourd’hui, ça et là, les gens passent encore/ Mais la tombe est hélas la dernière demeure/Et les dieux ne répondent plus de ceux qui meurent/La mort est naturelle et le Grand Pan est mort
    (…)
    J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste…

    Un peu… hein…

  4. ruelles

    Grande chanson, merci pour l’extension !

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