métro

Cette philosophie du métro, l’ignominie commence là je me disais, installé confortablement sur la banquette et regardant les passagers debout, entassés les uns sur les autres, qui tournaient une tête sinistre du côté des banquettes et plus précisément vers les gens qui comme moi avaient le privilège d’être assis, n’ayant rien d’autre à faire tant leur espace intime était rétréci que de jeter un œil sur les passagers qui avaient eu la chance de dénicher une place en ce jour de grève plutôt bien suivie en fin de compte. Assis, je me disais, je pouvais saisir avec précision le privilège que j’avais d’occuper cette place, cette petite portion de l’espace où j’avais posé mes fesses à peine quelques stations plus tôt et de l’apprécier à sa juste mesure tandis qu’un tas de gens debout continuait à s’entasser de stations en stations autour des banquettes et que deux blocs se faisaient clairement face, deux occupations de l’espace se côtoyaient, deux densités s’opposaient d’une façon tout à fait nette maintenant : d’un côté la masse de gens entassés et debout qui occupaient la majeure partie du wagon et, de l’autre, les quelques privilégiés qui formaient un petit carré de gens assis, respirant confortablement, remuant librement les membres, lisant le journal ou discutant avec un voisin, l’air parfaitement décontracté et parfaitement tranquille alors qu’ils étaient encadrés par tous ces gens debout qui les regardaient d’un air sinistre et mécontent.
Notre société est complètement figée dans cette fameuse philosophie du métro je me disais alors que, tranquillement installé sur la banquette, j’avais laissé mon livre ouvert sur les genoux pour observer le wagon dans son ensemble, tout ce qu’il y avait d’ignoble et de pourri dans cette société commençait là, dans cet espace figé entre ces gens assis et ces gens debout qui se regardaient, dans ces regards figés alors que le métro avançait péniblement de stations en stations. Le livre ouvert sur mes genoux, je me disais que tous ces gens assis étaient rigoureusement les mêmes que tous ces gens debout, que la seule chose qui les distinguait était d’être monté finalement à la station d’avant, que s’ils étaient monté à la station d’après ils seraient maintenant debout à se serrer les uns contre les autres et embrasseraient à présent du même regard sinistre le petit groupe de gens assis, que les gens qui comme moi étaient installés confortablement sur la banquette seraient maintenant debout et entassés comme des bestiaux exactement de la même façon que ceux qui se tenaient à présent devant moi, s’ils étaient montés à la station d’avant, seraient maintenant tranquillement assis en train de regarder les gens debout. Et je me disais, après avoir jeté un coup d’œil à ma montre pour voir si je n’allais pas être en retard, que les gens assis étaient d’autant plus soulagés et satisfaits d’être confortablement installés sur la banquette qu’ils regardaient de temps en temps les gens debout et en les regardant appréciaient très exactement leur privilège, tandis que le métro continuait péniblement la ligne. Et tout en me disant cela, comme j’avais brusquement décidé de me lever et de continuer la route à pied, je restai un moment debout entre deux stations avant que le métro finalement ne s’arrête.

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3 Commentaires

  1. et la vengeance plu ou moins consciente des gens debout s’est exercée lorsque vous avez voulu gagner la porte pour descendre

  2. arf

    Et on pourrait en faire une parabole pour le reste de nos rapports sociaux qui périclitent.

  3. PdB

    ce qui rassure, c’est que les regards ne se croisent pas, les uns étant à hauteur de de bout, les autres à hauteur d’assis… (il arrive parfois qu’un(e) passage(è)r(e) se tienne assis(e) sur un strapontin, avez-vous déjà vu ça, celui près de la porte qui ne s’ouvre pas, ratatiné(e), pressé(e), froissé(e), le regard perdu par la fenêtre qui donne sur le quai d’en face ?)(on pourrait aussi penser aux jours – aux heures plutôt, ligne 11 ou 13 entre 8 et 9 – toujours très semblables aux autres de la semaine où on s’entasse quand même très allègrement, où la régie a parfois même recruté des pousseurs pour faire entrer cette masse plus ou moins informe de vous et moi qui va travailler qui va être en retard qui va être fatiguée et peut-être énervée, mais qui, jamais – vous avez remarqué ?- jamais ne se rebelle…)

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