vêtue

Tandis qu’elle était debout devant le numéro 80 du boulevard de Sébastopol et fumait tranquillement une cigarette, je me tenais à quelques pas de là en face du numéro précédent et je fumais moi aussi une cigarette tout en la regardant.
Je pensais en regardant cette femme que c’était une magnifique femme, et plus je la regardais plus je me disais que c’était indiscutablement une femme splendide et magnifique, que son allure était superbe, que la manière dont elle était vêtue lui allait prodigieusement, que c’était une femme d’autant plus magnifique qu’elle portait de magnifiques habits, que cette robe en tissu léger et ces fines chaussures à talons lui seyaient à merveille, et je me disais qu’elle avait sans nul doute su choisir la tenue qui lui tombait impeccablement, qu’elle n’aurait pas pu trouver une tenue s’accordant plus sublimement avec sa personne, qu’en tout état de cause une autre femme qu’elle n’aurait pas pu ou pas su s’accorder d’une aussi parfaite façon à cette robe et à ces chaussures, que cette robe et ces chaussures étaient vraisemblablement taillés pour elle, qu’ils prenaient en quelque sorte toute leur magnificence en étant si justement portés par cette femme, qu’ils s’incarnaient prodigieusement en elle, qu’il n’y avait pas d’autre façon pour ces chaussures et pour cette robe de déployer leur magnificence qu’en étant portés ainsi par cette femme, et en même temps je me disais qu’il n’y avait pour ainsi dire pas d’autre façon non plus pour cette femme d’être sublimée qu’en portant cette robe en tissu léger et ces fines chaussures à talons, qu’en fin de compte l’ensemble formé par cette femme, cette robe et ces chaussures relevait pour ainsi dire d’une harmonie parfaite.
Comme elle avait fini sa cigarette et restait cependant debout sans rien faire devant le numéro 80, je me dis qu’elle attendait probablement des amis ou des collègues pour aller déjeuner, et comme en ce qui me concerne je n’attendais personne, j’allumai une deuxième cigarette et tout en continuant à la regarder, je me mis bientôt et d’une façon assez naturelle à essayer de l’imaginer nue, et après avoir tenté à maintes reprises de la dépouiller en imagination de sa robe en tissu léger et de ses fines chaussures à talons, j’en arrivai assez vite à la conclusion qu’il m’était rigoureusement impossible de la voir nue, qu’il m’était impossible de me représenter cette femme en ôtant en imagination ses vêtements, que justement je ne pouvais l’imaginer nue qu’avec ces vêtements magnifiques, et j’en arrivais à me dire qu’avec ces vêtements elle était en quelque sorte déjà comme nue, qu’il n’y avait aucune différence entre elle nue et elle avec ses vêtements, que la notion de nue ou de vêtue n’avait pas de sens devant cette femme, que la voir sans ces vêtements revenait à la même chose que de voir ses vêtements sans elle, que la confusion était pour ainsi dire parfaite, et qu’en essayant d’ôter ses habits en imagination je ne voyais plus rien ou plutôt rien de plus, qu’il m’était rigoureusement impossible de rien voir ni en plus ni en moins, et qu’il était par conséquent parfaitement inutile d’essayer de l’imaginer nue sans ses habits puisque justement je la voyais toujours et immuablement drapée dans cette robe magnifique et chaussée de ces sublimes chaussures qui l’incarnaient merveilleusement, qui l’incarnaient si parfaitement qu’elle en était définitivement inséparable, que la dépouiller de ses vêtements eût été exactement la même chose que la dépouiller de sa peau, et que par conséquent garder ou ne pas garder ses vêtements n’avait finalement aucun sens pour cette femme et pour moi qui la regardais.
Renonçant à allumer une troisième cigarette, je remontai dans l’immeuble.

Publicités

3 Commentaires

  1. PdB

    On en est à ce point indicible où on peut parvenir à se demander, incidemment, si devant le 78 du ce boulevard se tient un homme ou une femme, de taille mannequin, il va sans dire….
    D’autre part, mais non sans rapport, le fait de fumer dispense ceux qui s’adonnent à ce vice (car c’en est un) des multiples tracas de ceux qui ont la vertu de ne point y succomber – par exemple rester dans l’immeuble et travailler sans s’arrêter et être, par là, en but aux exactions des petits chefs ou des grands (tout aussi haïssables les uns que les autres) qui ne fument pas, ou plus ou point, ou qui sont déjà remontés ou déjà arrivés dans une attitude de léche-cutage qu’ils se savent bien à partager – d’où il infère, immanquablement, que la santé imprime à l’ordre public une obligation parfaitement, complètement, notoirement immorale qui donne donc une prime à la débauche et à la dépravation (j’exagère) (à peine) (j’arrête) (j’en pense pas moins) : ce qui rappelle les agissements de ceux qui, pour un temps, nous gouvernent (ce que j’en dis, en même temps)

  2. PdB

    J’aime bien cette photo seulement parce que elle a été prise en face du musée des arts et métiers – si je ne m’abuse)(j’ai déjà remarqué cette officine qui vend des mannequins) (ça me fait penser à l’un des premiers films de S. Kubrick)(rien que pour ça, c’est bien)(c’est à trois pas du Sébasto)(que j’aime parce que Jean Roger Caussimon aussi)(j’arrête)

  3. ruelles

    vous êtes imbattable, et j’ai d’ailleurs grand plaisir à me promener dans vos billets du souvenir, là-bas, pendant le week-end. Elle est assez fascinante, hein, cette boutique de la rue Réaumur, pas encore osé rentrer dedans. Vous parlez de Killer’s kiss ? je ne l’ai hélas pas encore vu… Bien à vous

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :