mastic

Je possède au fond de mes joues des éléments si anciens, si irréductibles qu’il m’est impossible de les déloger. D’ordinaire les quantités qui se présentent chaque jour suivent leur trajectoire sans encombre. Passé le cap de la glotte, elles tombent et dérivent lentement jusqu’au bout, serpentant plus ou moins aisément dans les circuits d’où elles finissent toutes par se désintégrer et disparaître. Je ne m’en occupe pas plus que je ne m’oppose à leur passage, parfois même je gobe. Il arrive cependant que certains éléments ne puissent descendre en l’état, quand bien même je les ai ingurgités avec appétit, mâchés et soigneusement emboutis. A l’instant de l’envoi, un brutal vertige me saisit et ils restent bloqués dans l’entrée, impuissants à franchir le seuil de la gorge. Je les dirige alors vers l’une de mes deux joues où ils demeurent, sages et reclus, quelques semaines à plusieurs mois, après en avoir fait des petits paquets que je mastique de temps en temps avec application. Les laissant de longs moments reposer et s’attendrir, je passe régulièrement un coup de langue entre les morceaux, en perçois les différentes formes, surveille leur évolution. Je navigue indifféremment entre la joue gauche et la joue droite, et à l’intérieur de chacune dans les compartiments que j’ai installés.
Le travail de mastication peut prendre plusieurs heures dans la journée mais s’opère avec une discrétion telle qu’il est impossible à un visiteur non expérimenté de remarquer la moindre excroissance ou turbulence. Ma bouche reste impassible pendant qu’à l’intérieur chaque bataillon de dents s’active : les canines perforent, les incisives fendent et maintiennent, les molaires broient et laminent. A force de mastication, je finis par en absorber une bonne partie, et il ne reste plus au bout du compte qu’une petite pâte fine et souple dénuée d’aspérité et dont j’ai extrait à peu près tout le goût. Ma méthode a atteint une telle précision que les éléments finissent presque tous par glisser sans bruit dans mon œsophage.
Il y a néanmoins des choses que je ne pourrais jamais avaler. Cela devient une certitude. Il y a des quantités de plus en plus nombreuses de choses au fond de mes joues qui s’accumulent et que je ne peux, que je ne pourrais pas avaler. Depuis quelques temps déjà il y a une accélération subite du flux, de plus en plus de choses entrent que je n’avale pas, qui ne passent pas. Mes joues semblent avoir pris une nouvelle dimension. Ma bouche absorbe et continue de s’ouvrir. Je ne peux presque plus parler. A présent le nombre de choses entassées au fond de mes joues est devenu supérieur au nombre de choses avalées. Il y a un moment où je ne pourrais plus rien avaler, où je ne pourrais plus ouvrir ni fermer la bouche, où mes poches seront pleines à craquer, où le travail de mastication n’aura plus de sens. Ce jour-là je n’aurai d’autre perspective que celle d’un vaste et long crachat.

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Un commentaire

  1. PdB

    oui, voilà, exactement, je pense la même chose au sujet du traitement infligé parc ce gouvernement de merde aux manouches, romanichelles, tziganes et autres « gens du voyage », comme ils disent (comme si nous ne l’étions pas tous, de ce voyage) : je ne sais même pas si ça mérite un crachat

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