carton


Un carton, 25 centimètres de chaque côté, ouvert sur deux faces pour passer la tête. Pas de vis ni d’agrafe, trous possibles pour le nez et les yeux, la bouche. Plié dans le sac. Parfait. Un lieu public, n’importe lequel, disons portion moyenne, du genre où on peut quand même se dévisager. Dans la foule, personne et tout le monde à la fois. On est seul au milieu. Circulation de CO2, va-et-vient oculaires.
Il y a toujours un moment, un insupportable moment, il y a toujours un insupportable moment dans un lieu public de gène. Chaque millimètre cube d’air est un millimètre cube de gène. Bombardement de tous ces millimètres cubes, suivi de : piétinements nerveux, étouffement, sensation de plâtre qui sèche. On a beau s’agiter on s’englue, qu’est-ce qu’on fait ? Cas de nécessité. On évite le conflit larvé. L’ennemi est partout, des larves d’ennemis tout autour. Sorte de guerre de salon. Tirs ophtalmiques. Boucherie du regard. Des tranches de regards ici et là, regards si tranchants qu’ils finissent par percer de minuscules tranchées. Etranche, dit quelqu’un avec l’accent allemand. Selon l’affûtage des pointes, les petites incisions réduisent mathématiquement le visage en sang. Corvée de rentrer chez soi en morceaux. Confection de pansements puis emballage dans du linge en coton naturel toute une nuit. Temps de séchage. Enlever les bandes… Du calme, on maîtrise. C’est le moment. Émotion, contrôle. Cérémonie d’ouverture. On ramène lentement le sac à soi. Maintenant. Là, sortir le carton. Le mettre sur la tête. Hop. Voilà, tout simple, le corps se débrouille. Et là respirer, on s’essaie. Une, deux. Millimètre cube après millimètre cube reprendre du terrain. Ouf, ça vient… On plonge dans un espace ouateux, moelleux, soyeux, comme du coton. Matière cartonnée légère, souple, vision floue mais intense, bruits multiples et assourdis, sensation totale, étonnante ! Vibrations. J’ai aménagé pour nous d’innombrables trous millimétriques pour respirer et voir, c’est fou… respirer et voir, c’est ça, notre respirateur à voir, notre respiroir, là ! ouffffff… Grâce à la surface lisse du carton je glisse maintenant sur les visages et sur les corps, lisssssse… Avec mes hublots microscopiques, je manœuvre comme dans un sous-marin. Je vois passer des êtres-poissons et j’échange avec eux des bulles d’air… blouppp… blouppp… Je m’entends respirer ! La communication est pleine de rondeurs, ne parviennent que les intonations. Blouppp… On ne peut pas parler et cracher les bulles d’air en même temps, les gestes sont forcément ralentis. Tout va bien. Ça va vous ? Là et pas là, c’est le rêve ! Se taire et parler, les sons se mélangent, ça n’a plus d’importance. Ce qui compte c’est la sensation de liberté. Extraordinaire. C’est ça, le carton… Dites. Ça commence à faire, soudain… Au début c’est amusant, c’est pourquoi faire ? Rotations des têtes, extension des yeux, petites exclamations, oh ! hey, mais c’est génial ça ! Marrant… Puis… Lassitude grandissante, sentiment de ridicule, déprime. Fin de grâce. Vous n’en avez pas marre d’être dans votre carton, là ? Non c’est vous. Vous ne trouvez pas que vous ne ressemblez à rien ? Non je fais de mon mieux, je me calfeutre, réglo vous voyez, je ne cherche pas à attirer l’attention, je cherche au contraire à ne pas, précisément, vous comprenez, je réponds du tac au tac pour avoir la paix, mais si je me tais c’est mieux. On s’indigne. Lâcher de mots, une vraie récitation. Un individu normalement proportionné avec un carton sur la tête, ça n’existe pas ! On répète, reflux primaires, chorale. Ça n’existe pas ! Ça n’existe pas ! Parfait ! parfait. Je réponds vous ne voyez pas que c’est moi et pourtant vous ne voyez que moi, vous voyez bien le décalage, capito ? Je vous montre que je me cache, ça vous va comme réponse ? Ça dégénère, je dis ben vous n’avez qu’à dessiner dessus il y a de la place pour tout le monde et de toutes façons je ne verrai rien, vous mettrez ce qui vous chante. Je canalise, un vrai consensus, là, une trouvaille. Maternelle. On occupe le terrain. Au bout du compte on finit par me lâcher. Après tout vous ne faites pas de mal, hein, faites comme bon vous semble, allez, ça ne nous regarde pas.

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