épicier

Habituellement, lorsqu’il me manque un produit, je me ravitaille chez le petit épicier en bas de chez moi. Je dis petit en référence à la surface de son commerce, qui n’excède pas 20 mètres carrés, car s’il s’agissait de mesurer sa taille en fonction des articles qu’il propose à la vente, je dirais plutôt qu’il est immense, bien que je ne parle pas ici de quantité, mais de l’infinie variété des produits qui jonchent ses rayons et dont on ne trouve la plupart du temps qu’un ou deux spécimens.
L’épicier, cela va sans dire, ne vend pas que des épices, quoi qu’à un certain moment de son histoire telle dût être sa mission. Le « commerce des épices » s’est au fil du temps agrégé toutes sortes d’objets les plus éloignés les uns des autres, des bougies aux onguents d’apothicaires en passant par la visserie ou les fruits et légumes.
Il n’y a par conséquent rien d’étonnant à ce que cette boutique s’apparente à un authentique fourre-tout, un agrégat désordonné d’objets dont la variation, et plus encore la dispersion, semble la principale raison d’être. Sans doute est-ce pour cela qu’elle conserve la qualité d’épicerie, ce nom laissant volontiers flotter un parfum d’imprécision et de mystère sur la nature ou l’étendue des articles mis à disposition du chaland. Il s’agit moins d’un modèle réduit de supermarché que d’un petit commerce où le choix des marchandises tiendrait aux seuls caprices de l’épicier.
Le fait est que sans être le spécialiste de rien, mon épicier ne vend que des objets spéciaux. Sa boutique regorge de choses souvent futiles ou simplement accessoires, inclinant toutes vers la particularité, la marge, la partialité. Tout ce qui a trait par exemple à la nourriture tourne littéralement autour du repas sans jamais en briguer le centre : on trouvera chez lui un déploiement ahurissant de sauces, d’herbes, de condiments ou d’amuse-gueule, qui ne sont que l’accompagnement du repas et non le repas lui-même. Aucune vaisselle n’encombre ses rayons, mais un large panel de repose-verres, de rince-doigts, de sets de table et de quantités d’objets disparates visant à agrémenter plus ou moins une table. Il ne vend pas d’habits, mais un assortiment original de boutons, de rubans, de fils, d’aiguilles, pas de meubles mais d’innombrables petites séries de clous, de vis ou de boutons de porte…
Plus surprenant encore, cet épicier donne l’impression de diriger son commerce d’une manière aléatoire, l’orientant tantôt vers tel type de produits, tantôt vers tel autre, sans qu’il soit possible de percevoir une ligne claire. Pendant une période il développera abondamment les pièces d’outillage, puis fera volte-face et se lancera dans le maquillage. Il semble à la recherche d’une gamme qui, le satisfaisant pleinement, balaierait toutes les autres pour devenir sa spécialité. En dehors des heures d’ouverture, il m’est arrivé de le voir courir les devantures des concurrents, s’extasiant dans la découverte de telle ou telle marchandise dont il fournira quelques temps plus tard sa propre boutique d’abondants échantillons. Or aussitôt qu’une spécialisation s’amorce et semble donner une orientation décisive au magasin, le stock finit par s’épuiser et une nouvelle collection de produits apparaît, sans lien avec la précédente. J’avoue lui avoir parfois acheté des produits dans la seule intention de voir par quoi ils seraient remplacés.
Il m’arrive de penser qu’il procède ainsi par incapacité à gérer un véritable fonds de commerce, avec les principes inhérents de stratégie, d’investissement, de comptabilité, de marges… Comment fait-il pour vivre ? Il semble gagner tout juste de quoi manger et payer ses charges, et n’a manifestement pas l’intention de faire fortune. Peut-être est-il d’ailleurs au bord de la faillite depuis le début, prolongeant indéfiniment cet état de subsistance précaire.
Il parle peu, mais son style débridé et la manière presque aristocratique avec laquelle il vous tend ou vous emballe un de ses articles, vous en décrit l’origine ou la destination, donnent une touche de rareté à chacun de ses objets. N’étant moi-même pas un client neutre, je reconnais acheter de plus en plus souvent ses produits sans réel besoin mais par une simple et incorrigible curiosité.
Je pense souvent qu’il fait l’épicier sans l’être vraiment, qu’il fait en quelque sorte semblant, mais que c’est précisément dans cet artifice, ce mensonge, cette incapacité à exercer normalement ce métier qu’il déploie au final son talent, et parvient à prendre un certain plaisir à son activité. J’imagine parfois les professions qu’il a pu exercer avant de devenir ce collectionneur éphémère de choses à vendre, mais aucune hypothèse ne me convainc. Lui poser la question relèverait d’une parfaite incongruité.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :