lent

La vie baignait maintenant dans la lenteur. Comme sous l’effet de puissants tranquillisants, on avait progressivement ralenti. On ne courait plus, cela n’avait pas grand intérêt, et aucun de nous n’en était plus capable. La distinction entre arrêt et mouvement était de moins en moins perceptible, le temps était devenu une réalité neutre et continue. On ne sentait pas de rupture, on ne le voyait pas passer.
On se fatiguait si peu désormais qu’on ne dormait plus. S’endormir aurait conduit à ne plus se réveiller du tout. Et le réveil avait quelque chose de trop violent. On dormait éveillé. On s’allongeait souvent.
On ne distinguait plus travail et repos, la vie était à présent unie et indivisible, comme un libre écoulement que rien ne pourrait retenir ou dérégler. Aller travailler, revenir chez soi, ce découpage était devenu complètement obsolète, superflu. On faisait un repas par jour, au milieu de la journée, cela suffisait. On ne pratiquait pas de sport, seulement des étirements.
Les choses demandaient tant de temps qu’on avait naturellement limité les gestes, on avait dû faire des choix. L’impatience n’avait pas plus de trace en nous que la patience, ce genre d’opposition avait déserté nos pensées. On prenait désormais son temps. On pensait simplement qu’on avançait.
On avait renoncé aux calculs, cela allait beaucoup trop vite pour nous, nous ne nous sentions plus concernés. On laissait la technique aux machines. Les appareils prenaient en charge la vitesse et nous, on avait désormais tout le temps, on le sentait intimement couler en nous. On ne portait plus de montre, quel que fût le support, cela ne nous correspondait plus. Les aiguilles et les chiffres se confondaient, on ne savait presque plus comment les lire, ni surtout quoi en faire. L’horloge n’avait pas changé de cadence, mais elle nous paraissait tourner beaucoup trop vite à présent, quand nos minutes à nous s’écoulaient comme des heures. Les montres servaient désormais exclusivement le temps des machines. On s’était libéré de ces mesures. On avait adopté d’autres cycles, fondés sur nos propres perceptions.
Il n’y avait plus de violence physique, on ne se heurtait jamais, on ne savait plus. Les coups n’avaient pas disparu, mais ils étaient préparés longtemps à l’avance. Longuement réfléchis, ils avaient perdu de leur ancienne barbarie.
On était content quand on avait lu un livre. Beaucoup en choisissaient un pour la vie, peinant à boucler une phrase en plusieurs jours. Un petit nombre s’entêtait néanmoins à en maîtriser plusieurs. Après en avoir achevé une infime partie, une ou deux pages sélectionnées le plus souvent par hasard, ils passaient à un suivant, accumulant ainsi un concentré de savoir. A la fin de leur vie, ils parvenaient à atteindre une bonne vingtaine de livres. Parfois ils le résumaient à d’autres.
La communication entre tous s’était considérablement simplifiée. Il nous arrivait jadis de commencer des phrases et de nous arrêter en cours de route, on en avait oublié le début. Alors on ne prononçait désormais que quelques mots, c’était assez, cela synthétisait notre propos. On avait peu à peu élargi le sens des mots, et on les complétait simplement par les gestes ou le regard. On réfléchissait un bon moment avant de parler ou d’écrire, la formulation prenait du temps. Un mot condensait à lui seul une phrase. On se comprenait comme ça.

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