failles

On perçait la falaise. On arrêtait rarement avant la fin de la journée. Chacun y allait de sa propre pioche, on choisissait intuitivement un angle d’attaque. On apercevait une brèche minuscule sur la paroi et une certitude soudaine nous poussait à creuser. On pouvait se tromper, on continuait à sonder. On savait que ça prenait du temps. On pouvait recommencer plusieurs fois par jour, pas question de lassitude. On se trompait et l’œil filait directement vers une autre entaille. On cherchait celle qui nous mènerait jusqu’à la mer. Les gestes n’avaient rien de mécanique, une nouvelle rage et un nouvel espoir les reformaient.
On cassait du caillou. On savait qu’il fallait d’abord broyer du dur avant d’espérer la trouver, sa faille, et on se jurait que tôt ou tard on y parviendrait, qu’on la dénicherait. On s’imaginait filet d’eau, goutte entrant dans une fente puis se laissant glisser, couler et tomber sur le sable.
Des files de gens empruntaient régulièrement le vieux sentier qui descendait vers la plage, tournaient la tête en passant vers notre mur. Chargés de parasols, de serviettes, de seaux, de pelles, ils jetaient un œil sur nos sacs à outils et nos mains nues. On les laissait passer sans un regard.
On cherchait la faille. On voulait se frayer un chemin par où personne n’était allé, y arriver seul. On choisissait ses outils, on les affûtait sur place. Quand on pensait avoir trouvé une piste, on creusait, on n’arrêtait pas. Le soir en rentrant on y réfléchissait, on refaisait mentalement les gestes, on imaginait la physionomie de sa faille.
Il y en avait toujours quelques-uns qui restaient debout, devant le mur, broyant du gravier à la semelle, n’arrivant pas à trouver le point de départ, ou qui hésitaient, se trouvaient en face d’innombrables fissures sans savoir laquelle prendre, ou qui auraient voulu les choisir toutes, passant la majeure partie de leur temps à contempler la pierre.
On creusait fort. On s’affaiblissait à mesure qu’on avançait dans sa faille et que celle-ci s’ouvrait, mais c’était qu’on avait vu juste. Ceux qui avaient la chance de pénétrer dedans disparaissaient bientôt dans la falaise. Leur exemple nous regonflait. Quand on ne les voyait plus c’est qu’ils avaient trouvé. Parvenus à la mer, ils y trempaient leurs plaies.

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