train

Chaque matin je me rends à la gare et je prends l’escalier jusqu’au quai numéro 2. De là à 7h27, juste avant l’arrivée de l’express de 7h29, je descends sur la voie et j’attends le direct de 7h29, puis à 7h29 précisément je me fais traverser par le train. Wagon après wagon, ma chair éclate dans la clameur infernale de la ferraille. Le train est toujours chargé à ras bord de voyageurs des gares précédentes et file sans autre escale jusqu’à son terminus.
Après m’être emplâtrée contre la façade avant, mes doigts crispés s’agrippent obstinément à la voiture de tête tandis que mon corps réduit à l’horizontale bringuebale quelques instants entre le ballast et les multiples pièces enchevêtrant la partie inférieure du train. Ensuite, c’est à peu près le même enchaînement : mes mains se détachent et s’incrustent dans la paroi frontale, mes membres cèdent un à un en s’éparpillant sur la voie, ce qui reste de mon tronc se fait traîner le plus longtemps possible. Quant à ma tête, cabossée et partiellement déplumée, elle roule comme une folle en ricochant frénétiquement jusqu’à la gare d’arrivée, aiguillonnée par les assauts incessants de la locomotive.
J’ignore par quelle nécessité je reviens chaque matin à la même heure devant ce train pour me faire pulvériser et transformer en bouillie, je me demande si ce n’est pas pour éprouver chaque soir la joie de me coucher dans un lit. Le fait est que je me conduis en général le plus discrètement possible et que je ne pousse jamais le moindre hurlement.
Toujours est-il qu’un jour un passager m’a pris par la main alors que je me trouvais au bord du quai, m’apprêtant à m’accroupir pour descendre sur la voie. Malgré son envie de me houspiller, il se contenta de m’assaillir de questions non sans un brin de morgue dans la voix : Qu’est-ce que tu cherches à te faire écrabouiller chaque matin par le même train ? Tu ne peux pas attendre calmement comme tout le monde ici le train de 7h37 dans lequel tu entreras par la porte et qui t’emmènera à bon port, où que tu ailles ? Pourquoi cherches-tu à compliquer les choses et à te mettre ainsi en avant de façon ridicule et sanguinolente ? Tu t’obstines à te faire maltraiter toujours par ce même train, ne peux-tu pas trouver une autre gare pour assouvir ta perversité ?
J’allais être en retard, aussi retirai-je hâtivement mon bras de son étreinte et descendis-je exactement comme mon instinct me le commandait.
L’homme se borna à soupirer fort en remettant les mains dans ses poches et en s’écartant du bord, car on entendait déjà la sonnerie de l’express.
Ce type semble complètement revenu de tout… S’il se tenait maintenant à ma place, je suis à peu près sûre qu’il ne sentirait rien.

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2 Commentaires

  1. machinn

    Ce texte me fait penser à un autre, celui qu’a écrit Henry Michaux dans « Plume ». « Un homme paisible ».
    Merci, pour cet agréable moment de lecture.

  2. ruelles

    Bonjour Machinn, oui, cela doit être un clin d’œil venu tout droit de l’estomac. Merci de votre visite

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