raser

Ils se mettaient à raser les murs. Ils pensaient qu’en marchant le long des murs ils éviteraient le fouet des autres, leur frottement, la violence hypothétique des échanges. Ils pensaient que si les immeubles s’effondraient ils auraient moins de dommages en restant au plus près des fondations. Il pensaient qu’en cas de tremblement de terre ils risquaient moins gros qu’en déambulant au hasard au milieu de la chaussée, que s’il y avait un mouvement de panique ils ne seraient pas emportés par la marée, qu’ils éviteraient le piétinement. Ils sauraient sur quoi s’appuyer. Ils pensaient qu’en rasant les murs ils étaient certains de marcher droit, qu’ils tenaient une ligne de direction. Ils ne supportaient plus le vide. Ils se disaient qu’en avançant pas à pas en s’appuyant au mur ils arriveraient toujours quelque part, qu’ils ne pourraient pas se perdre, ni tomber ni avoir le vertige, ni s’éparpiller. Ils préféraient rester au bord.
De plus en plus de gens maintenant se mettaient à raser les murs. Les murs s’étaient couverts peu à peu de silhouettes qui marchaient. Les gens avançaient à la queue leu leu le long des murs, soit dans un sens soit dans un autre, à une vitesse variable. Les murs des immeubles grouillaient à présent de passants qui se suivaient à la queue leu leu comme un courant d’électrons ou de fourmis poursuivant une ligne imaginaire. Les immeubles semblaient concentrer un champ magnétique attirant tous les gens de la rue qui peu à peu se vidait.
A force de voir des gens raser les murs beaucoup s’y étaient mis. Au début ils avaient remarqué ça et là en passant quelques individus isolés qui rasaient les murs et ils avaient été inquiets. Lorsqu’ils étaient stationnés devant une porte d’immeuble ou qu’ils voulaient retirer de l’argent à un distributeur ceux-là les bousculaient sans ménagement pour passer, ne supportant pas de devoir briser leur trajectoire. Puis ils en voyaient de plus en plus qui essayaient, cela commençait à les intriguer. Un soir en sortant de leur immeuble ils avaient emboîté le pas, ils avaient essayé eux aussi. Ils avaient fini par ne plus quitter leurs murs, ils avaient maintenant pris goût à cette marche serrée.
Un rythme, une organisation s’étaient mis naturellement en place. De temps en temps on attendait, puis c’était notre tour. Parfois il y avait une accélération. Quand ceux de devant étaient arrêtés, les gens restaient devant leur pan de mur un moment, puis le mouvement repartait quelque part. Parfois l’attente était longue, et les murs s’étaient peu à peu remplis de mots laissés à la craie à l’attention de passants ou voisins éventuels, amis ou parents de passage, à qui ils donnaient des nouvelles. Certains collaient des affiches ou des petits bouts de papier.
Les choses étaient plus commodes comme ça, les gens ne traversaient plus, ils restaient toujours sur la rive où ils se trouvaient, faire autrement était devenu beaucoup trop hasardeux et inutile. Ils sortaient d’un immeuble et le longeaient jusqu’à un autre, la ville était devenue cette succession ininterrompue d’immeubles qui dessinait le chemin, l’horizon.
Ils formaient à présent une chaîne. Ils se soudaient autour des façades. Tout compte fait ils prenaient de plus en plus conscience qu’ils protégeaient les murs. Ils avaient le sentiment d’être devenus plus forts.

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