bonheur

Depuis le début on te parle du bonheur. Enfant, tu entendais le mot résonner sans savoir de quoi il s’agissait, cela revenait souvent dans les conversations, les deux syllabes glissaient facilement des bouches mais tu n’avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait signifier, tu avais simplement l’image de quelque chose de brillant. Plus tard tu avais compris que ce n’était pas seulement une idée, mais quelque chose de palpable, de solide, de doux et ferme à la fois. Tu pouvais voir le bonheur, le toucher même, on t’en avait donné des morceaux. Tu avais appris que le bonheur, c’était quelque chose qui pouvait se donner, s’attraper, se diviser, se partager. Ou encore qu’on pouvait le garder entièrement pour soi, caché. Qu’on avait parfois peur de le perdre, que d’un seul coup le bonheur pouvait disparaître, filer par la fenêtre, entre les doigts.
Partout autour de toi tu entendais parler du bonheur, de ceux qui en avaient, de ceux qui en manquaient, de ceux qui n’en avaient pas, qui savaient par avance qu’ils n’en auraient pas, de ceux qui avaient baissé les bras, qui n’auraient même pas su le ramasser. Tu entendais parler des gens qui avaient réussi à l’atteindre, de ceux qui étaient arrivés au grand bonheur. Mais tu ne les connaissais pas, tu ne t’étais jamais trouvé face à eux, yeux dans les yeux, tu n’avais jamais pu en discuter, savoir ce que ça faisait, tu les avais seulement aperçus de loin, ou sur les photos des livres ou des magazines.
Tu avais compris très tôt qu’il fallait agir pour obtenir du bonheur, que le bonheur donné sans contrepartie était rare. Que certaines actions par opposition à d’autres apportaient plus directement, plus sûrement ou plus facilement du bonheur. Tu avais eu écho de ce qu’il fallait faire pour en obtenir, peu à peu ou plus vite, les théories bien sûr étaient nombreuses, les gens n’étaient pas toujours d’accord. Il fallait néanmoins se décider à entreprendre certaines choses pour y parvenir, on parlait de risques, ceux qui n’étaient pas prêts à cela étaient considérés comme lâches ou comme faibles, ceux qui n’avaient que cela en vue étaient traités d’ambitieux, d’égoïstes. Il y avait bien sûr ces autres, dont le bonheur leur était simplement tombé dessus, sans avoir rien demandé, et soit ils trouvaient cela tout naturel et pratiquement ordinaire, soit ils n’en revenaient pas et faisaient preuve d’un tel étalement de leur bonheur que cela ne manquait pas d’agacer et d’aiguiser les rancœurs. Certains attaquaient le bonheur des autres, condamnaient ceux qui en avaient trop, dont le bonheur débordait, dégoulinait tellement qu’il en devenait obscène. Le bonheur même sans bornes devait savoir s’apprécier, ne pas trop se montrer, se gaspiller.
On pouvait assembler du bonheur et contempler son bonheur avec satisfaction, parfois sans y toucher, sans vouloir y toucher, en regardant seulement cette chose douce brillante et ferme à la fois.
Tu avais imaginé qu’il y avait un processus d’accumulation qui faisait atteindre le grand B, qu’une somme croissante de petits morceaux de bonheur pouvaient s’agréger et constituer le grand bonheur. Mais il n’y avait pas de limite au bonheur, on pouvait toujours en avoir plus, comme il pouvait d’un coup s’arrêter.
La part de bonheur se nichait dans chaque recoin de vie, il se voyait sur chaque visage, dans la façon de parler, de marcher, dans les gestes, les habits, sur les murs des maisons et à l’intérieur, dans ce qu’on mangeait, dans les objets qui nous entouraient.
On disait que le bonheur n’avait pas d’odeur, qu’il pouvait être à tout le monde, qu’il n’appartenait à personne. Certains déclaraient que le bonheur ne faisait pas le bonheur, pourtant l’idée de bonheur ne les lâchait pas, n’en lâchait aucun. Ils voulaient se dire que ce n’était qu’une idée, mais ceux-là même qui disaient y avoir renoncé y pensaient secrètement. Et même s’ils ne voulaient pas y penser, il flottait là, autour d’eux. Ils en avaient toujours besoin. Ils le mesuraient en permanence, chez eux ou chez les autres. Ils considéraient leurs bribes de bonheur en se disant que ce n’était pas assez, qu’avec ce bonheur-là ils n’iraient pas très loin.
On pensait que le bonheur n’existait pas sans volonté de bonheur, que sans cette volonté il ne pouvait pas y avoir de bonheur, qu’il n’y avait pas de possibilité de bonheur quand il n’y avait pas de volonté. Ceux qui n’avaient pas de bonheur n’avaient pas de volonté.

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