semblant

Je fais semblant. Ce que je fais ressemble trait pour trait à ce qui doit être mais se trouve légèrement biaisé, je fais semblant d’être ceci ou cela, bien ou mal, ici ou là, de faire telle ou telle chose, de participer, de nommer et de répondre, je fais semblant de m’intéresser, de penser oui ou non quand je dis oui ou non, je fais semblant d’avoir un avis, d’être heureux ou malheureux selon les circonstances ou les évènements qui se présentent, je souris au moment où il est attendu de moi que je sourie, je fais une mine d’enterrement précisément quand on s’attend à ce que j’aie une mine d’enterrement, je fais si bonne figure que je vais parfois jusqu’à croire que je ne fais pas semblant alors que je fais scrupuleusement semblant, alors qu’il n’y a pas au monde une personne qui fasse plus authentiquement semblant que moi en toutes circonstances, qui s’efforce autant que moi de faire aussi bien semblant. Je fais si bien semblant que je vais jusqu’à m’imaginer que je suis ou même pense ce que je fais semblant d’être ou même de penser.
Et ce qui me rassure par-dessus tout, c’est d’avoir en face de moi un tas de gens qui de leur côté font si ouvertement et si admirablement semblant, qui s’attachent en toutes circonstances à faire si unanimement semblant, qui chacun de leur côté font tant et si bien semblant que tout cet assemblement de gens faisant semblant forme en fin de compte un groupe parfaitement homogène et harmonieux dans lequel faire semblant est franchement devenu une chose facile et agréable, où tout ce qui est de l’ordre du faire semblant est non seulement encouragé mais facilité avec la plus formidable amabilité. Il n’y a pas de monde plus agréable et plus facile et plus aimable que celui du faire semblant, que celui où tout le monde vous encourage à faire semblant avec tant de prévenance et d’obligeance, que celui où le faire semblant est si bien accueilli et partagé que faire autre chose ne viendrait même pas à l’esprit.
D’un certain point de vue j’ai si bien appris à faire semblant que je ne fais plus réellement semblant de faire ce que je fais, que les gestes me viennent très vite et pour ainsi dire tout seuls et paraissent parfaitement naturels, d’un certain point de vue je suis arrivé à un tel degré de vraisemblance qu’il est impossible à quiconque et y compris à moi-même de distinguer véritablement si je fais semblant ou pas semblant et de quoi, ou encore même de distinguer si je fais semblant de ne pas faire semblant ou si au contraire je ne fais plus semblant de faire semblant comme je le faisais, car en réalité les choses en sont arrivées à un tel point de vraisemblance que je me demande si tout cela n’est pas devenu une somme à la fois confuse et harmonieuse et tout compte fait assez naturelle, et si la question de faire semblant ou de ne pas faire semblant, tout comme celle de ne pas faire semblant de faire semblant, n’est pas en fin de compte devenue entièrement superflue, car les choses ont acquis pour moi un tel degré de vraisemblance que faire semblant n’a pas plus de sens que de ne pas faire semblant, et que finalement faire ou ne pas faire semblant n’a plus aucune espèce d’intérêt ni plus aucune espèce d’importance.

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2 Commentaires

  1. PdB

    j’ai comme l’impression que là se trouve réussie la description la plus vraisemblable et la plus fine de ce qui se nomme l’habitus : l’important n’est pas seulement dans le « mentir vrai » comme disait le vieux Louis Aragon, mais plutôt la vérité du faux-semblant.

  2. ruelles

    votre clin d’oeil bourdivin me ravit

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