les tours

Ils avaient construit des tours pour qu’on ne puisse plus sortir. Passer entre les blocs était encore possible, mais derrière les tours on voyait de nouvelles rangées de tours puis d’autres tours et encore, la ville était toujours trop loin. L’horizon s’imposait. Le ciel dans les vitres, le soleil dans les vitres, les nuages partout, les oiseaux, les avions, les voisins dans les vitres, la vie était dans les vitres. On restait planté aux fenêtres. Ils disaient que les tours avaient le pouvoir de réfléchir le monde, que même lorsqu’il n’y avait pas de soleil on parvenait toujours à le voir, que le bleu perçait par elles, que cela suffisait pour que le monde soit là. Le monde était là. La population grandissait. Quand les gamins arrivaient on les collait aussitôt devant les vitres, on leur apprenait à regarder de là-haut. Il fallait accueillir l’afflux. Plus il y avait d’habitants, plus les tours poussaient. Sur certaines tours, on ajoutait les étages au fur et à mesure. Plus on bâtissait de tours, puis les tours étaient hautes. Plus elles étaient hautes, plus elles en imposaient et plus la pensée de les franchir se volatilisait. Les passages entre les tours, on était libre de les prendre mais à peine en bas, l’œil se levait sur sa tour et on avait le vertige. On remontait à son étage, on se trouvait plus grand en haut, la pensée se fortifiait, on se sentait entouré. Ils disaient avoir confiance dans les fondations mais les tours vieillissaient les unes après les autres, on entendait parfois gémir dans les sous-sols. La peur était là. On pensait aux éboulements. Combien avaient voulu passer et avaient été écrasés, on ramenait les corps. Combien d’habitants en morceaux. On restait chez soi, on se faisait signe d’en haut. Le soir on avait les lumières, de gros carrés d’étoiles. On allumait et on éteignait, jamais les mêmes constellations. Le monde était là. La journée on longeait les tours, de hall en hall, on ne savait plus faire que ça. On craignait d’arriver un jour dans la ville et de ne pas savoir trouver la juste mesure de ses pas, de tanguer dans les rues trop vastes, trop vides, de perdre l’équilibre. On appréhendait les trous dans l’horizon, la lumière trop directe, les dents des reliefs trop multiples, on se disait qu’à avoir ça devant soi nécessairement on chuterait, qu’on ne saurait pas marcher devant tant d’espace. Qu’on reviendrait instinctivement se serrer dans les tours.

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