Processus

Une chenille inexorable et vénéneuse chemine en nos jardins. Elle se conduit en maître, elle est comme chez elle. Elle régit notre paysage et, même, l’engloutit. De près, sa bouche avide : légèrement violacée, bordée de dents minuscules, acérées. Ou bien plutôt de vésicules à fonction digestive? Ou bien nue absolument mais musclée et procédant par absorption convulsive? Impossible de dire : elle chemine et consomme, mais ne se donne pas à voir. Elle est inconnaissable. Fatale à celui qui la touche. Tel qui cherche à l’appréhender sent l’ortie brûlante de ses poils.
Le voilà maintenant qui gicle une buée. Ca carbonise la pulpe des doigts, troue la cornée et vous éblouit pour toujours.
Protégée des regards, l’insondable continue de dissoudre les feuilles de nos arbres dans sa bave. Elle ventouse chaque écorce, chaque lichen, baise tout, tout en disant qu’elle n’y peut rien de se vautrer ainsi sur chaque fraîcheur pour la flétrir, elle n’y peut rien c’est la contrainte, c’est le déroulement universel des choses qui veut ça.
Plus jamais la rosée ne brillera naïvement pareil après le passage du minuscule Attila pileux. Derrière lui il sème l’inéluctable. Si d’aventure il revient sur son chemin, c’est seulement pour évaluer que tout est bien mort.
On voudrait, pourtant, remettre le jardin dans son désordre initial. Mais non, il faut qu’il bouffe, le processus, il faut qu’il bouffe et qu’il salope tout, en traînant partout son corps ondulatoire. Il avance, d’un train de sénateur, sur les larges paumes ouvertes de nos feuilles, il avance et il écrit, en longues traînées brunâtres, l’alphabet de la honte d’être né sans liberté d’inventer une autre écriture, celle, par exemple, aléatoire et affolée, qui est un leurre peut-être mais s’aère et ne se prévoit pas, celle que décrit aux cieux de nos plafonds trop blancs la chenille devenue papillon.
Aveuglée la voilà qui palpite et s’en va griller sur la lampe.
Alors le Processus cesse et je souris.

Cécile Portier

Plaisir d’accueillir ici Cécile Portier et sa redoutable chenille pour les vases communicants de mai.
Mon texte mollesse se trouve sur son blog Petite Racine.

Principe des vases communicants : tous les premiers vendredis du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative de ce projet qui a démarré le vendredi 3 juillet 2009.

Voici les vases de mai, grâce au recensement expert de Brigitte Célérier, dite Paumée.
G@rp et Franck Thomas
Maryse Hache et Jérôme Wurtz
Joachim Séné et Guillaume Vissac
Louise Imagine et KMS
Kouki Rossi et Christophe Sanchez
Christopher Selac et Pierre Ménard
Martine Rieffel et Brigitte Célérier
Isabelle Butterlin et conte de Suzanne
Franck Queyraud et Christophe Grossi
Piero Cohen-Hadria et Dominique Hasselmann
Daniel Bourrion et Anita Navarrete-Berbel
François Bon et Urbain trop urbain
Candice Nguyen et Samuel Dixneuf
Morgan Riet et Marlène Tissot
Michèle Dujardin et Jacques Bon
Murièle Modély et Vincent Motard-Avargues
Mariane Jaeglé et Michel Sarnikov

A suivre également, le bel agencement des vases par Pierre Ménard, et la fameuse lecture du lendemain par Brigetoun.

6 Commentaires

  1. PdB

    On croirait, à vous lire, Sigourney Weacer qui, enfin, s’est débarrassée (mais pour combien de temps ?) de son encombrant Alien… (la haine pour le processus n’atteint que celle qu’on ressent face au dispositif) hein)

  2. PdB

    et comme je ne peux, sur cette « petite racine », poser de commentaire, je dis au propriétaire du lieu que son passage dans le votre égale bien le votre dans celui-ci (c’est compliqué mais ça dit bien ce que ça veut dire)

  3. gmc

    tout simplement excellent (quelque part, je ne suis pas persuadé pour « débarrasser » ^^)

  4. gmc

    METARMOPHIQUE

    Aux frontière de la nuit
    A l’heure de l’incandescence
    Les lucioles gémissent
    D’un sourire éclatant

    Les paupières écarquillées
    En même temps que mi-closes
    La respiration légère
    Comme un plaisir à l’état brut

    Plus le terreau verdoie
    Plus l’infusion prend corps
    En parfum d’arc-en-ciel
    Ou en saveur de nuée

  5. ruelles

    que Sigourney Weaver ait fait un détour par ici (comme PdB du reste), c’est une joie exquise dont j’aurai du mal à me remettre, tant mieux. Quant à Cécile Portier, son passage ici est un petit délice. Juste une dernière remarque : c’est bien la première fois qu’on me traite de « propriétaire » (accent Arletty) et ça, par contre, ça me scie. Appelez-moi la tenancière, je préfère, et je boirai un coup à votre santé.

  6. Ah ici en tout cas c’est un chouette rade, et la tenancière n’a pas son pareil pour nous donner l’ivresse, communicative (en saveur de nuée). Merci Sandra. Et un amical bonjour à PdB : je vais bientôt changer de plateforme de blog rien que pour le plaisir de recevoir de nouveau ses commentaires sur Petite racine!

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