bâtiments

Il y avait des trottoirs de la ville qu’on ne franchissait pas, des bâtiments de la rue dans lesquels on n’entrait pas, des murs qu’on ne touchait jamais. On les regardait de loin. Quand on marchait dans la rue et qu’on repérait un de ces bâtiments gris devant soi, on bifurquait d’instinct. On maintenait sa distance. On ne dépassait jamais une limite que chacun s’était fixée, à peu près pour tous au même endroit.
Il y avait ces bâtiments gris, ces pâtés de bâtiments gris dont on n’avait jamais effleuré la pierre, on passait parfois non loin mais on s’arrêtait toujours au bon moment. On faisait rapidement un écart et on reprenait son chemin, sa respiration. On ne pouvait pas avancer plus. Lorsque l’idée nous taraudait parfois d’approcher davantage, c’est le pied soudain qui refusait d’avancer, il s’écartait de lui-même et on accélérait irrésistiblement le pas dans la direction opposée. On avait l’impression confuse d’un danger. On le sentait seulement, on n’en parlait pas.
On aurait voulu éviter ces bâtiments-là mais on en trouvait toujours sur notre chemin. Il aurait fallu fermer les yeux en marchant. On tombait par hasard devant un de ces bâtiments ou bien on rôdait autour sans s’en rendre compte. On n’arrivait pas à s’en détacher. On retombait sur les mêmes, ou bien c’était un autre. On contemplait ces bâtiments sans parvenir à en décrocher un détail, on aurait voulu apercevoir l’intérieur d’une fenêtre ou lire les inscriptions sur une porte. Souvent un dessin ou un graffiti avait poussé sur une façade.
On ne voyait jamais personne ni entrer ni sortir de ces immeubles. On n’arrivait pas à se dire qu’il y avait des gens dedans. De la fumée sortait parfois des toits, c’était peut-être qu’ils étaient occupés, mais par combien, pour combien de temps ? On ne savait pas. On pensait qu’une fois à l’intérieur, on n’en ressortait pas. On restait derrière les murs, coupé du monde visible. Quand quelqu’un avait quitté la ville et qu’on n’avait plus de nouvelles, on se disait qu’il était entré dans un de ces bâtiments-là.
Parfois on repassait au même endroit et à la place on découvrait soudain un immense précipice. Le pâté était rasé, on apercevrait bientôt de nouvelles fondations. On ne faisait pas de rénovation dans ces bâtiments-là, la démolition arrivait un jour, c’était tout. On ressentait brusquement un vide quand on revenait devant. On n’avait pas vu l’écroulement. On se disait qu’on aurait préféré un incendie, qu’on aurait voulu regarder les flammes.

Publicités

2 Commentaires

  1. PdB

    C’est ce type d’immeubles qui fleurit de plus en plus dans toutes les villes, depuis que tous les gens y vivent. Très souvent, on peut trouver un escalier qui descend sous ces sortes de tombeaux, souterrains empruntés par les employés municipaux, ils descendent par là aux égouts; les rejoignent dès la nuit tombée. Parfois aussi, pas nécessairement à la pleine lune, non plus qu’à la vide, s’élèvent dans ces rues (du roi d’Alger, de la fontaine au roi, du roi doré, du roi de sicile) des hurlements de chiens ou d’hommes, d’enfants de femmes, torturés ou seulement malheureux, ils nous parviennent de si loin, on dirait des antipodes comme si la Terre elle-même n’était plus qu’une sphère vide abandonnée des dieux… Il nous arrive parfois de nous réveiller, un peu hagards, un peu en sueur, et d’entendre, comme venant de nos rêves, ces hurlements et ces cris étouffés par les brouillards cotonneux des automnes interminables, depuis les six guerres et la nuit de trente sept mois auxquelles nous avons survécu…

  2. gmc

    CONSTRUIRE DES RUINES

    A regarder les façades grises
    L’oeil s’use pour rien
    Tant que le mobilier
    Qui orne son iris
    Ne tombe pas de son piedestal
    De peur et de désir

    Derrière les façades grises
    Le règne du génocide
    Alimente les bûchers
    Dans d’immenses flammes
    Que les dragons déversent
    Sur le ciel étoilé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :