invasions

On disait de ce pays qu’il se laissait trop facilement envahir, et qu’à force de subir de multiples incursions étrangères, il perdait de plus en plus de crédit sur la scène internationale. Son image s’était considérablement effritée ces derniers temps, et on mettait à présent sérieusement en doute la légitimité de sa gouvernance et son pouvoir de décision. Il continuait néanmoins à être reconnu officiellement par la communauté des nations, disposant toujours de son siège au Conseil des États au même titre que toute autre nation souveraine dont l’autorité et l’influence étaient incontestées, mais on lui accordait désormais une audience des plus limitées.
Lors des sommets internationaux, ses allocutions ne suscitaient plus depuis un certain temps qu’une vague indifférence de la part des autres nations, et si quelques applaudissements d’usage pouvaient encore faire illusion dans les tribunes, le mépris qu’on lui témoignait en comité plus réduit attestait d’une façon claire que, sur le terrain de la politique mondiale, ce pays n’avait plus guère voix au chapitre. On feignait toutefois de l’associer aux grandes négociations, mais s’il figurait toujours en bonne place sur les photographies de groupe, il était en réalité soigneusement écarté des instances décisionnaires.
On jugeait ses prises de positions souvent ambiguës ou contradictoires et on les suspectait de refléter les intérêts de telle ou telle faction qui sévissaient ici et là sur son territoire. Peu relayées jusqu’alors par la presse internationale, des informations émanant d’ambassades et de divers correspondants locaux faisaient état d’incursions régulières et d’arrivées parfois massives de populations sur certaines parties de son espace national. L’État, en dépit de ses déclarations officielles, ne semblait parvenir ni à les contenir ni à les contrôler.
Le pays était cerné par de nombreuses frontières terrestres et disposait également d’un petit accès à la mer. Ayant jadis établi son leadership sur les territoires et rivages voisins, il semblait désormais subir un revers d’influence et se révélait impuissant à maintenir son autorité sur l’ensemble de son territoire. Si le pouvoir affichait une politique de contrôle aux frontières, il se trouvait en réalité largement dépassé dans ses provinces.
Faisant preuve d’une surprenante efficacité, les nouveaux arrivants parvenaient rapidement à noyauter les institutions locales, bénéficiant du soutien d’habitants volontiers hostiles au pouvoir en place et qui se mettaient spontanément à leur service. Utilisant des fonctionnaires, des notables ou de simples citoyens, ils finissaient par installer de nouveaux responsables locaux, modifiant bientôt les règles et les usages dans la région. Des réformes se mettaient en place, de nouvelles infrastructures et architectures étaient ébauchées. Parfois ils repartaient vers de nouveaux territoires, et d’autres arrivaient. La région prenait de nouvelles marques. La population, réjouie de contester le pouvoir central, encourageait largement ces transformations. Les mœurs commençaient à changer. Les antennes administratives et judiciaires gagnaient en autonomie. Un certain régionalisme voyait le jour. On constatait ainsi des orientations divergentes d’un bout à l’autre du territoire national. Ce pays qui jusqu’ici s’exprimait d’une seule voix en élevait désormais plusieurs. Ce qui faisait son identité, ce qui constituait son patrimoine ancestral se fissurait de part en part. Le socle de la culture commune, l’unité de la nation se morcelaient. L’État s’affaiblissait, s’émiettait en d’innombrables zones d’influence. La dispersion était de mise.
Comment cette situation s’était installée, aucun des observateurs ne parvenait à le comprendre. Ce pays possédait jusqu’alors un système politique solide, se distinguant par l’exceptionnelle continuité de ses institutions. Le pouvoir s’était transmis de siècle en siècle, sans vacance ni vacarme. Cette stabilité en avait fait un modèle pour de plus jeunes nations en train de se construire. Cité en exemple dans les manuels d’histoire constitutionnelle, il était classé dans le monde entier parmi les pays les plus matures tant du point de vue politique qu’économique, social, culturel ou intellectuel.
Les craintes des grandes nations devant ces nombreux signes d’anarchie furent vite apaisées par le fait qu’aucune puissance étrangère ne menaçait de contrôler le territoire. L’afflux de population semblait en outre le fait d’individus isolés ou de groupes non partisans, qui s’intégraient rapidement à la population locale. Et si de son côté l’État adoptait, à l’image de sa situation intérieure, des positions souvent complexes, mouvantes ou imprévisibles, il ne représentait lui-même aucun danger pour les autres États, manifestant à l’instar de son peuple des intentions foncièrement pacifiques.
Et c’est parce qu’aucune ligne directrice ne semblait ressortir de la politique de cet État, dont les positions fluctuaient en raison des mouvements de ses différents centres, que non seulement il ne constituait aucune menace pour les autres nations, mais qu’il formait de surcroît pour elles un nouveau terrain d’expérimentation politique, offrant un modèle de développement d’une souplesse et d’un dynamisme nouveaux. Après une période de méfiance et d’attente, des délégations de plusieurs États furent peu à peu envoyées aux quatre coins du pays. Des universitaires et des chercheurs y firent de nombreux séjours afin d’en étudier de plus près les mécanismes.
L’État, qui suivait lui-même au jour le jour les transformations au sein de sa population et de son territoire, réagissait à la manière d’un corps qui ne maîtrise plus ses membres, mû à la fois par une intense soif d’ordre et par une curiosité aiguë, une impérieuse volonté de comprendre.
De toutes ces expertises, si complexes et provisoires fussent-elles, il ressortait que le pays dans son inépuisable cacophonie n’avait au fond jamais gardé qu’une seule voix. Cette voix singulière et unique était l’expression même du doute. Cet État avait perdu toute certitude. Il était d’ailleurs relevé avec stupéfaction que dans cette nation éparpillée, s’élevait de toutes parts un grand rêve d’unité, et l’espoir tenace qu’elle serait un jour atteinte. Mais lorsqu’on se penchait plus avant sur cette question, la façon dont cette unité serait atteinte était elle-même vouée à de multiples va-et-vient ainsi qu’à d’innombrables interprétations et controverses.

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