paroles

Il y avait ce processus habituel de digestion. On avalait les paroles et ce qui entrait devait forcément ressortir à un moment ou à un autre. Le délai était généralement assez bref. On entendait des paroles à la télévision, dans le métro ou chez des amis, on entendait un patron, un chanteur, des collègues, des flots de paroles pénétraient à l’intérieur de soi puis ressortaient quelques temps plus tard. Une envie incompressible de parler, d’ouvrir la bouche, de faire jaillir bruyamment des mots se trouvait bientôt là, et on se lançait, on y allait, on ressortait ce qu’on avait entendu, ce qu’on avait cru entendre, ce qu’on avait compris ou qu’on ne comprenait pas, ce qu’on avait mâché et remâché durant plusieurs heures, malaxé dans ses entrailles et qui peu à peu se recomposait, reprenait forme. Ce qui était encore en latence, qui ne s’exprimait alors qu’en vagues borborygmes devenait désormais un flux organisé de mots, de paroles, de phrases, de discours. Selon les termes du processus, ce qui ressortait ressemblait plus ou moins à ce qui était entré quelques temps plus tôt. C’était souvent une question de temps. Lorsque le délai devenait trop long ou trop court, c’est qu’il y avait un problème.
Les paroles embrassaient une large variété de teintes et de formes, on y mettait plus ou moins son grain, sa sauce, de sorte qu’elles n’avaient parfois presque plus rien à voir avec les énoncés d’origine. Souvent l’ordre des mots variait, le vocabulaire changeait, les phrases étaient transformées, mais les sujets, les pensées demeuraient les mêmes. Quand les paroles sortantes étaient en tous points identiques à celles qui étaient entrées, on se disait qu’il ne se passait rien à l’intérieur, qu’il n’y avait pas eu de processus, qu’on recrachait simplement.
Parfois quand ça ressortait ça nous rendait malade. Il fallait se débarrasser coûte que coûte de toutes les paroles ingurgitées. On faisait le vide puis on en reprenait. D’autres fois on n’y parvenait pas, c’était rentré, ça ne voulait plus ressortir, on poussait dans sa bouche, on poussait dans sa tête, on essayait de se souvenir, on tâchait de vider, de recracher la totalité, mais ça bloquait, on était plus malade encore. On disait que ça ressortirait plus tard, mais on se sentait mal. On avait une envie d’expulser, de vomir. Ça ne passait pas, on avait le vertige. A un moment on finissait quand même par exploser, un déluge de bruits se déversait alors, de mots gonflés, de paroles incompréhensibles.
Par périodes quand on n’en pouvait plus du processus on se bouchait les oreilles, on se faisait porter sourd. On ne voulait plus entendre. Mais en n’entendant plus rien les paroles aussi ne venaient plus, on devenait bientôt muet. Alors un temps on avalait les livres, on noircissait les carnets.

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