pieds

Ils ne marchaient plus qu’en regardant leurs pieds. Et de voir s’ils filaient droit, si des obstacles ne se dressaient pas sur leur chemin, si le mouvement de leurs semelles en rencontrant le sol se trouvait léger, précis, harmonieux. C’était une passion modeste et quotidienne. Si les pieds marchaient bien, heureux ils étaient. Ils maintenaient la tête penchée vers le bas et tout en les regardant aller, ils corrigeaient insatiablement leurs pas.
Lorsqu’ils levaient la tête, ce qui leur arrivait devant un mur ou une porte, ils conservaient dans les yeux l’image de leurs pieds. Ils gardaient en toutes circonstances la mémoire de leurs pieds, le contrôle de leurs positions et de leurs mouvements. En route, ils veillaient à maintenir le juste écart entre leurs deux pieds, ni trop étroit, ni trop espacé, et leur bonne adhésion au sol. Lorsqu’ils devaient s’arrêter, les pieds demeuraient suspendus dans les innombrables positions de l’attente, tels des chevaux dociles prêts à repartir, tantôt immobiles, en éventail ou repliés vers le centre, tantôt fébriles, bombant le torse à l’intérieur de la chaussure comme s’ils peinaient à respirer. Parfois ils se soulevaient à moitié du sol, comme des pédales ou des mâchoires, dans une sorte de salut alternatif et mécanique, puis retombaient à plat. D’autres fois ils piétinaient de manière anarchique comme des bambins impatients, n’attendant que le signal pour s’élancer. Souvent le gros orteil était seul à s’agiter, caressant son voisin, se frottant pesamment à lui. La fièvre gagnait alors les autres orteils qui, cherchant à se dégager de l’étreinte, se mettaient à leur tour à tortiller. Tout le pied était soudain pris de soubresauts.
Dans leur marche, ils se heurtaient parfois entre eux et confus de ne s’être pas vus, se demandaient aussitôt pardon puis reprenaient hâtivement leur route. Quand ils croisaient un voisin, ils s’arrêtaient pour lui dire bonjour et dans l’échange des politesses, ils baissaient irrésistiblement les yeux, non par humilité, mais parce qu’ils croyaient lire dans les pieds de l’autre, devinant ses traits de personnalité, ses certitudes ou ses faiblesses.
Lorsqu’ils marchaient à deux, ils regardaient leurs quatre pieds se mouvoir et la manière dont ils s’accordaient, attentifs au quadrille qu’ils formaient, à la démarche qu’ils adoptaient l’un à côté de l’autre, au rythme qu’ils composaient ensemble, et au moindre faux pas.
Quand ils flânaient en groupe, parmi les nombreuses paires de pieds progressant dans la même direction, une s’avançait toujours en éclaireur, menant la troupe plus avant, puis cédait un temps le terrain. Une hiérarchie tournante se mettait en place, un match où chaque équipe mesurait son moment de gloire.
A force de la maintenir inclinée vers le bas, la tête était peu à peu devenue perpendiculaire au tronc, le cou s’était subrepticement allongé. Relever la tête constituait désormais un effort douloureux. Le cou n’avait presque plus la force de porter le poids du crâne. Lorsqu’on les croisait ainsi, les yeux rivés au sol, on pensait qu’ils dormaient.
Mais dans leurs rêves ils marchaient encore, leur corps étale endormi sur le matelas poursuivait inlassablement sa route.

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