glissante

La ville était glissante. La rue entièrement recouverte de graisse luisait aussi loin que s’arrêtait le regard. On aurait dit que chaque morceau du sol avait été soigneusement lustré durant la nuit. Le goudron offrait des reflets spectaculaires, une brillance inconnue. A mes pieds se déployait un miroir gigantesque, un fleuve immobile et dur qui s’étendait à perte de vue, se ramifiait le long des immeubles abrupts. Il fallait marcher sur ce spectacle en évitant de glisser dessus, rejoindre son but. Les passants progressaient d’un pas pressé ou nonchalant selon leur préférence ou leur besoin mais la démarche toujours sûre, ils ne prêtaient aucune attention au revêtement. Je constatais le naturel de leurs gestes tandis que j’avançais avec de minutieuses et incessantes précautions, les yeux constamment rivés au sol, levant avec lenteur le pied sans savoir où je devais le poser pour ne pas finir à terre et continuer mon trajet. La rue était belle et adipeuse. A chaque pas la chute se présentait en possibilités multiples, le risque tendait partout la main. A peine baissais-je ma garde je perdais aussitôt l’équilibre. Par miracle je me redressais et n’en revenais soudain pas de ma chance, m’arrêtant une fois de plus pour contempler le sol. Je ne parvenais pas à me faire à toute cette graisse. Je reprenais mon pas craintif, inquiet, circonspect au milieu d’une foule marchante et impassible. Comment faisaient-ils ? Étaient-ce leurs semelles qui les rendaient si sûrs de leurs pas ? Ou leur façon de marcher ? Était-ce parce qu’ils n’avaient pas remarqué cette couche de graisse qu’ils arrivaient à progresser normalement, à courir lorsqu’ils avaient décidé de courir, à s’arrêter brusquement s’ils le voulaient, sans regarder un seul instant l’endroit où leurs pieds se posaient ? Cette graisse qui faisait de chacun de mes pas une entreprise douteuse agissait sur les autres comme de la colle.
Je pris soudain mon élan et me mis à courir, libérant hardiment mes jambes qui s’étirèrent dans un large galop. Je chutai vite. La culbute fut sèche mais remarquable. Ma tête atterrit la première sur le trottoir. Cette chute me permit de lécher le sol. Il avait un goût de pluie.

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