boulets

Les chevilles pesaient mais c’était pour la bonne cause. Deux kilos à chaque pied, ça musclait les jambes et ça donnait du poids au corps. On les entendait marcher avant même de les voir. Le bruit du boulet frappant le sol, c’est ça qu’ils aimaient. Ça claquait, on tournait les yeux. On discernait parfois un cliquetis de chaînes. Et bien après qu’ils avaient franchi le coin de la rue, persistaient dans les oreilles les échos de leurs pas, en mémoire les contorsions de leur silhouette battant les trottoirs.
Ils avaient appris à marcher avec leurs boulets tout neufs, observant d’abord longuement les autres avant de s’exercer en privé dans les couloirs de leurs appartement, décidaient au bout d’un moment de faire quelques allers-retours dans leur rue puis affrontaient un beau jour la ville, faisant désormais de leur boulet un usage quotidien, un organe consubstantiel.
Depuis qu’ils étaient enfants beaucoup rêvaient d’en porter, empruntant en cachette les boulets de leurs ainés avec lesquels ils n’arrivaient pas à faire deux pas, se cassant rituellement la figure mais dédaignant plus que jamais les modèles spécialement conçus pour les petits qu’on leur offrait parfois à Noël, pour qu’ils imitent les grands sans se faire mal.
On trouvait bien quelques manuels pratiques sur l’art de marcher avec un boulet, mais il était préférable d’acquérir cet art par ses propres moyens, et plus encore de le posséder naturellement.
Lorsque des gens qui n’avaient toujours pas franchi le pas ou qui hésitaient encore à le faire leur demandaient s’il n’était pas trop douloureux ou contraignant de marcher avec ce poids supplémentaire, ils répondaient par un long éclat de rire et comme revigorés par ces questions, tournaient aussitôt les talons en les claquant de plus belle.
On pouvait les distinguer au bruit qu’ils faisaient, leur attribuer un style, une qualité, un caractère. Les pieds étaient devenus la chose la plus importante, la plus expressive et la plus désirable. Le corps investissait désormais l’espace comme une statue qui se mettait à marcher. Chaque foulée marquait le sol comme on gravait la pierre, comme on burinait le marbre. Plus les chevilles étaient lourdes, mieux ils allaient. Ils pesaient chacun de leurs pas, conscients d’en faire une œuvre. S’ils devaient marcher sur une moquette ou dans l’herbe, l’effet était perdu, le parcours dénué de sens.
La marche était devenue un spectacle que chaque pas mettait en scène. Ils étaient à présent certains qu’elle n’était pas le banal instrument d’un trajet mais l’expression de tout leur corps. Le boulet heurtait le sol et donnait l’impulsion, battait la mesure. Le corps se soulevait, ordonnant d’incessants déhanchements dans cette danse élégante et claudicante que chacun voulait unique.
Ils accordaient leurs boulets à leurs habits, y collaient parfois un nœud rouge lorsque leur pull ou leur veste étaient de cette couleur. Ils possédaient plusieurs paires selon les circonstances. Certains en faisaient collection.
Les modèles se multipliaient en boutique, le marché était en pleine explosion. On vendait dans les magasins toutes sortes de boulets, des classiques en métal ou en pierre aux modèles peints avec l’éventail de l’arc-en-ciel. Il y en avait pour tous les goûts, toutes les classes s’y retrouvaient. On pouvait les choisir enrobés de tissus épais, de laques ou de matières plastiques. Les plus blinblin y faisaient incruster des diamants ou napper la surface d’une fine couche d’or. Les boulets étaient parfois rehaussés de légers effets reliefs. D’autres s’éloignaient radicalement de la forme ronde, hérissés de pointes ou de clous comme les fléaux du Moyen-âge, ce qui les rendait plus inconfortables mais donnait du piment à la démarche. Les boutiques à la pointe proposaient des paires à la fois provocantes et glamour, s’écartant de l’esthétique sobre de la boule pour proposer des figures légendaires comme la tête de Marylin, de Mickey ou de Ben Laden, qu’on rebaptisait volontiers de noms communs tels la beauté, l’humour, la conviction. De tels exemplaires étaient réservés aux marcheurs les plus confirmés, car ils modifiaient considérablement la trajectoire du boulet.
Des surenchères n’avaient pas tardé à apparaître sur le poids de leurs accessoires, et devant certains boulets plus proches des cinq kilos que des deux établis par l’usage, des polémiques se faisaient jour, des scandales éclataient, en même temps que naissaient des comités chargés de définir les canons, d’éviter les abus et de guider les utilisateurs.
Le plus souvent ils marchaient lentement, le port du boulet excluant de courir, mais certains avaient fait de la vitesse un défi, s’entraînant durement à cette discipline périlleuse. D’autres surenchères se développaient sur les performances des marcheurs, les limites étaient repoussées chaque jour. On inventait des manières toujours plus élégantes et plus sophistiquées de marcher, en levant la jambe de plus en plus haut, en contrôlant le bruit produit par le boulet lorsqu’il heurtait le sol. La compétition était là. Lorsque la longueur de la chaîne était mal ajustée ou qu’ils avaient levé la jambe trop précipitamment, ils se blessaient parfois, blessaient les voisins. L’hiver ils portaient des bas sombres qui estompaient les bleus, l’été ils trouvaient des crèmes uniformisant la couleur de la peau.
Lorsqu’ils quittaient leur boulet pour se laver ou se coucher, ils se trouvaient bien plus que nus, si légers soudain qu’ils ne sentaient presque plus leur corps. S’ils étaient privés trop longtemps de leurs boulets, ils finissaient par ramper, marcher à quatre pattes, ne sachant plus se tenir debout.

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Un commentaire

  1. PdB

    Etape suivante (?) : je me souviens d’une histoire de Ian Wtason, « L’enchâssement » je crois bien, je ne sais plus, c’était il y a longtemps, qui était la suite, probablement logique, de celle-ci, où on remplaçait, pour éviter les guerres, bras et jambes des humains par des prothèses

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