animaux

Je passais la plupart de mon temps dans les transports en commun, assis sur la banquette du métro à contempler en détail l’intérieur du wagon que je m’étais mis peu à peu à considérer, au fur et à mesure de mes trajets, essentiellement comme un wagon d’animaux, une ménagerie, un espace zoologique où je pouvais mener confortablement mes observations, étant mû par la conviction de plus en plus nette et profonde que tous ces individus qui voyageaient dans le même wagon que moi présentaient des traits communs avec telle ou telle espèce de ce qu’on continue d’appeler le règne animal. Et mon occupation, que je prenais trajet après trajet de plus en plus à cœur et de plus en plus au sérieux, au point de l’envisager bientôt comme un véritable travail, consistait précisément à rechercher et à définir de la manière la plus exacte possible de quel animal se rapprochait tel et tel individu qui faisaient en partie le même trajet que moi.
Lorsqu’une piste s’imposait, ma découverte me permettait d’appréhender de façon plus pertinente le comportement de cet humain, − c’est une méthode que j’avais préalablement expérimentée en amateur parmi mes proches, la distinction de tel ou tel animal dans la figure d’un ami ou d’un parent m’ayant conduit à capter plus nettement les traits de sa personnalité et ainsi à saisir véritablement et de manière synthétique sa façon d’être et de fonctionner, m’amenant par exemple à comprendre tout à fait autrement des paroles approximatives ou trompeuses, de même que des actes ou des gestes commis par maladresse, par erreur ou par simple méconnaissance de soi. En déterminant ainsi de quel animal se rapprochait tel ou tel individu que je côtoyais, je m’arrêtais de le jauger en tant qu’être humain pour le regarder désormais aussi et à vrai dire surtout comme un animal, et en le considérant ainsi comme l’une des innombrables espèces connues du monde animal, c’est-à-dire en saisissant l’essentiel de ses désirs et de ses craintes, je parvenais peu à peu à transformer mon regard vis-à-vis de lui et à m’en rapprocher moi-même en fin de compte de manière substantielle, car c’est en parvenant à sa définition essentiellement animale que j’avais en quelque sorte accès à l’individu lui-même en ce qu’il avait précisément d’unique, d’idiosyncrasique et de personnel. D’un autre côté, étant parfaitement conscient du biais que constituait pour l’objectivité de mes analyses le fait de connaître déjà une personne, je me disais qu’il me serait loisible de revenir plus tard à l’étude de ces proches à la condition d’avoir exploré la plus grande quantité possible d’espèces animales, car j’avais par ailleurs acquis au fur et à mesure de mes innombrables trajets la conviction que cet échantillon de parents proches ou d’amis était excessivement maigre en comparaison du nombre et de la diversité prodigieuse d’individus auxquels me donnait accès le formidable vivier qu’était devenu pour moi le métro.
Voilà donc à quoi je passais mon temps dans les transports en commun, étant chaque jour et à chaque trajet confronté à de multiples espèces et ayant ainsi à ma disposition et de manière pour ainsi dire permanente un réservoir immense qui me permettait d’approfondir librement mes investigations. Il m’arrivait ainsi de me rendre quelque part dans le seul but d’entreprendre un trajet et ce faisant, de poursuivre mes explorations et d’affiner certaines de mes hypothèses.
Au début, alors que mes recherches n’en étaient qu’à leurs balbutiements, je faisais d’innombrables allers et retours sans être capable de procéder à la moindre reconnaissance d’animaux, à l’exception de quelques types connus tels que la chèvre, le chat persan ou la dorade. L’avancée de mes travaux se trouvait incommodée moins par les accessoires dont s’affublaient de multiples manières les passagers, lunettes, chapeaux, maquillages, teintures et autres coiffures qui non seulement ne changeaient que très superficiellement leur physionomie mais concouraient même utilement à l’édification de leur profil, que par l’impossibilité d’observer ces individus en dehors de la stricte et imprévisible durée de leur trajet. Parfois une possible hyène m’apparaissait comme un éclair avant de me filer entre les doigts, un raton laveur quittait la rame inopinément, une tortue descendait au moment même où je la subodorais, de même qu’une poignée d’autres espèces rares dont la subite disparition me laissait entièrement hagard sur ma banquette et dans la plus intense frustration, tandis que retentissait le signal long et strident de la fermeture automatique des portes.
Mais dans le même temps, cette contrainte m’avait conduit à aiguiser considérablement mon sens de l’observation et du détail. Grâce à mon entraînement quotidien, il m’était devenu possible de repérer parfois en une poignée de secondes un animal. Non seulement les traits de son visage et de son corps, mais encore leurs mouvements, les formes et les connexions de chaque organe visible, leurs positions, l’écart entre chacun, les échanges par exemple entre les mains et la bouche ou entre les épaules et la tête, les jeux entre le front et la mâchoire, la courbe de l’échine, la façon de remuer les doigts, les poignets ou les coudes, de se tenir assis ou debout ou bien de se lever étaient parmi les sujets d’étude que je m’étais employé à manier de plus en plus radicalement.
Au fil de mon trajet, je me déplaçais parfois dans le wagon et changeais discrètement de place pour me rapprocher des individus que je voulais observer, ce qui me permettait d’étudier leurs traits et leurs mouvements à une distance tout à fait confortable. Mais l’observation d’un individu se révélait encore plus instructive lorsque celui-ci se mettait à parler. Ainsi récemment une femme qui présentait au premier abord les allures d’un guépard dévoila, à la suite d’un appel téléphonique, toutes les caractéristiques de l’éléphant. Il m’arrivait également de discuter avec certains passagers, chose qui s’avérait utile dans la mesure où je pouvais orienter les échanges vers tel ou tel sujet susceptible de provoquer des manifestations spécifiques de leurs humeurs.
Je multipliais ainsi mes allers et retours dans le métro, prenant conscience d’être entouré par une multitude d’espèces animales d’autant plus extraordinaire que mes hypothèses s’avéraient fructueuses, m’éclairant au point de regarder
désormais avec la plus grande sérénité ces flots d’individus dont la lutte pour la vie m’apparaissait clairement et qui, dès lors que je les regardais en définitive comme des animaux, me semblaient à présent beaucoup plus nobles et plus dignes d’intérêt que si j’avais continué de les considérer comme un vulgaire troupeau d’êtres humains faisant comme moi des allers et retours dans le métro.
Voilà pourquoi
je m’étais mis peu à peu à passer davantage de temps dans mes trajets que dans mes propres destinations, le temps de mes divers rendez-vous étant devenu de plus en plus restreint à mesure que le temps passé dans mes différents trajets entre mes rendez-vous, à mener scrupuleusement mes recherches et parfaire mes observations, prenait clairement plus d’importance à mes yeux, au point que finalement le trajet était devenu petit à petit le but même et la destination la plus ultime de mes rendez-vous.

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