titre

Toute ma vie, je n’ai jamais réellement compris pourquoi on m’appelait madame ni pourquoi on m’appelait mademoiselle, étant appelée alternativement par l’un ou l’autre titre sans réellement savoir ce qui à chaque fois présidait à tel ou tel choix vis-à-vis de ma personne. Je me suis tout au long de mon existence posé régulièrement la question de savoir ce qui faisait que j’étais tantôt assimilée à une dame lorsque j’étais appelée madame, et tantôt considérée comme une demoiselle lorsque j’étais appelée mademoiselle, étant désignée indifféremment par l’un ou l’autre titre à toutes les périodes de ma vie, en dehors d’un quelconque critère d’âge ou de situation matrimoniale ou encore d’apparence physique ou vestimentaire.
Ainsi, à chaque fois qu’on me disait madame, je me demandais ce que j’avais fait ou au contraire n’avais pas fait pour mériter une telle appellation, de même que la semaine ou parfois le jour suivant lorsqu’on m’appelait mademoiselle, je m’étonnais de la même façon et essayais tout autant de savoir quelle attitude ou apparence je pouvais présenter à ce moment-là qui était susceptible de justifier ce titre.
Je n’ai d’ailleurs à aucun moment de ma vie ressenti ou manifesté de préférence particulière ni pour le titre de madame ni pour celui de mademoiselle, n’ayant jamais eu la moindre attirance pour ce genre de titre ronflant et superflu, voire méprisant et hypocrite, ni de sympathie particulière pour cette distinction désuète et néanmoins persistante. S’il m’est arrivé de rectifier par principe le titre de madame par celui de mademoiselle lorsqu’on m’appelait madame, de la même façon que je rectifiais par principe le titre de mademoiselle par celui de madame lorsqu’on m’appelait mademoiselle, j’avais en réalité pour l’un et l’autre titre la plus profonde des aversions. Étant pour tout dire passablement agacée d’être désignée tantôt par l’une, tantôt par l’autre appellation, je me suis donc plus d’une fois évertuée à chercher les raisons qui dans mon apparence ou dans mon attitude particulière pouvaient justifier telle ou telle appellation, allant jusqu’à élaborer des paris ou des pronostics dans un certain nombre de situations.
Comme je ne parvenais pas à trouver la moindre explication rationnelle liée notamment à mon âge, à ma situation matrimoniale ou à mon apparence physique ou vestimentaire, et comme je continuais par ailleurs et jusqu’à un âge relativement avancé à me faire désigner tantôt par l’une, tantôt par l’autre qualification, je m’étais mise peu à peu à considérer le choix de ces deux titres d’une toute autre manière. Ainsi, je remarquais à maintes reprises que, lorsqu’il m’arrivait de me présenter à quelqu’un avec une certaine fermeté et une certaine assurance, j’étais presque automatiquement gratifiée d’un madame, tandis que, lorsque je manifestais ou plutôt me trouvais manifestement dans une période de doutes ou de manque de confiance en moi, que j’exprimais alors par une attitude embarrassée ou hésitante, on me donnait presque systématiquement du mademoiselle. D’un autre côté, au fur et à mesure que je me posais toutes ces questions, recevant à tour de rôle les deux appellations, j’avais également été frappée par le fait que les deux noms ne résonnaient absolument pas de la même manière : alors que le nom de Madame claquait et tombait dans l’oreille à la façon d’un rideau de fer, celui de mademoiselle bruissait et glissait pour ainsi dire dans la même oreille comme un gazouillis de petit oiseau. Imaginant dès lors cette hypothèse qu’on m’appelait madame ou mademoiselle selon qu’on me voyait comme quelqu’un de plutôt timide ou de plutôt sûr de soi, je pouvais déduire de ma désignation par l’un ou l’autre titre que je me trouvais plutôt dans une période de doutes ou au contraire plutôt dans une période de certitudes, étant de mon côté parfaitement incapable de distinguer ou définir de manière irréfutable ce type de période pour moi-même. Car durant toute ma vie, lorsque je me croyais plutôt entrée dans une période de doutes, j’avais toujours essayé d’adopter par réaction une attitude des plus fermes et des plus assurées, tandis que, me pensant d’autres fois plutôt dans une période de certitudes et de convictions inébranlables, je feignais de prendre par réaction une attitude des plus hésitantes et des plus incertaines. Par suite, considérant que ma vie n’était et ne continuerait d’être qu’une succession ininterrompue de périodes de doutes et de périodes de certitudes, j’en étais arrivée en fin de compte à la conclusion que, n’ayant jamais cessé de l’être dans le passé, je ne cesserai de la même façon jamais d’être appelée par l’un ou l’autre titre jusqu’à la fin.

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2 Commentaires

  1. PdB

    Je ne sais pas (on m’appelle « monsieur », j’aime aller en Angleterre – ou dans toutes les possessions de sa très Gracieuse Majesté- où on me donne du « Sir »-je ne garantis pas la majuscule cependant) mais il me semble peut-être aussi qu’il y aurait, de la part de la gent masculine (comme de la féminine, mais je ne suis pas complètement sûr, car des agissements de cette dernière vis à vis de celles qui partagent le genre, je n’ai que des réactions de, disons, deuxième main), peut-être de la part des hommes non seulement un reflet de votre état d’esprit, d’âme ou quoi que ce soit d’autre, mais aussi, de leur part, une tentative de rapprochement séducteur (on n’appelle jamais par hasard quelqu’une « mademoiselle » de ce côté-ci de l’histoire, voyez – ce disant, évidemment, je me place dans la position du social traître à mon genre, mais si nous n’en parlions pas, qu’en sauriez vous ?).
    Je dois à la vérité de dire aussi avec une certaine emphase, je le reconnais immédiatement, qu’on ne m’a jamais donné du « damoiseau » ou du « jeune damoiseau » (sans doute n’en ai-je plus tellement ni l’apparence ni l’âge-ce qui, convenons en entre nous, va sensiblement de pair).
    J’en arrive, après ces quelques circonlocutions à l’entière question que m’impose la lecture de ce « titre » billet au titre si (comment dire ?) évocateur (?) : qui donc vous donne du « madame » ou du « mademoiselle » ? Et, surtout, sont-ce les mêmes agissements d’un genre à l’autre ? Qu’une femme vous hèle d’un « madame » (et tout dépend probablement de l’idée qu’elle se fait de votre place relativement à la sienne dans le monde social), vous sera-t-elle plus déférente que si elle vous honorait d’un « mademoiselle » (que votre âge, parfois, il (vous) faut (peut-être) le reconnaître n’induirait pas immédiatement) appuyé et hypocrite ? L’âge (je crois, comme le poumon pour d’autres vous savez) l’âge vous dis-je…

  2. ruelles

    Mon cher PdB, que dire sinon que vous avez parfaitement raison, et qu’un prude aveuglement m’a sans doute fait aborder la question sous un angle différent. Vous conviendrez quand même que ces deux titres sont d’un autre âge que le vôtre et le mien ! Amicalement

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