façade

C’est quelque chose qui a toujours été avec elle. La façade. Quelque chose qui aurait à voir avec les vêtements, la coiffure, les chaussures et ce manteau en poil de chameau. Aussi bien pourrait-on nommer ça la montre. Son père en faisait collection, justement. Lorsqu’il vivait en Suisse, dans son appartement du quai Gustave Ador, il marchait jusqu’au quartier de la gare de Cornavin pour y rencontrer ses amis horlogers qui vendaient des Cortébert juste avant qu’elles ne disparaissent, et des Longines au bracelet en or tissé dont l’une est restée dans la famille. Le paraître aussi bien. Je me souviens des chaussures à l’ornement vert et rouge et vert, la ferrure en métal imitant l’or, quelque chose qui aurait à voir avec la famille royale d’Angleterre et le Roi de Sicile, qui serait en phase avec le droit divin de la monarchie et l’esclavage des peuplades lointaines. Lorsque la promenade nous menait sur des pistes de poussière et de craie de cette lointaine et frileuse Picardie, nous appelions cela « les chemins non civilisés » comme si par là nous mettions ces routes et ces voies à distance, loin dans un passé fermé et honnis. Quelque chose d’elle qui marchait dans les jardins des Tuileries, qui prenait avec ce même frère qui vivait, lui aussi à Genève, son sac pour la mer noire, le delta du Danube et le départ de Constantza et le Bosphore au bout du voyage en bateau, Istanbul avant Samarcande qu’elle avait trouvée laide, Salonique ou Séville et sa Giralda, Grenade et son Alhambra, ces villes qu’elle visitait avec ses amies, ces façades qu’elle découvrait, les premiers trains filant

à Bruxelles grande vitesse, elle et son rire, le Palatino pour rejoindre sa sœur, la Via Veneto et le plaisir de rire des mines qu’avaient prises le Duce, la misère des pleurs de la neige, cette Picardie de vents et de pluies, ces congères du bord des rues, ce froid si intense, je me souviens, il fallait « se tenir », savoir se tenir, je me souviens de son sourire lorsqu’elle nous encourageait à aller à l’école, la demi-pension des deux premiers mois de l’année française, son incompréhension devant notre refus à tous, ses quatre enfants, son acquiescement aussi, fallait-il se sacrifier.
Je ne la sais pas avoir été à Venise ou alors une fois, qu’une : trop de clinquant peut-être, trop de façades palatines sur le Grand Canal, trop de plumes, de brillants, de strass et de stucs, des masques évidemment qui n’en porterait ? et évidemment qu’elle se savait en porter, la belle affaire, et évidemment que ses jupes et ses twin-sets en cachemire comme un jour je lui en offris un, était-il beige, ses couleurs pastels qu’elle aimait, ces marron glacé ou ces ocre clair, Rome oui, Tunis ou Le Caire oui, Londres bien sûr, son ravissement d’avoir vu Bilbao et son musée (mais comme elle haïssait ceux qui se disaient artistes…), Madrid et Copenhague, Amsterdam et ses voyages et ses regards amusés, parfois si noirs qu’on aurait aimé disparaître, ses colères monumentales, je me souviens qu’elle avait pris le parti de travailler à soixante ans, parce qu’elle n’allait pas « ne rien foutre de la journée », la place de chauffeur de voiture de place, conduire une grosse Mercédes, convoyer d’imposants hommes d’affaires d’Orly à la place de la Concorde ou à la rue de la Paix, en riant, ses lunettes de soleil et son bronzage, cette façon de l’être toujours, ses cigarettes et cette manière de ne pas faire son âge, cette volonté de ne jamais fêter son anniversaire, ce cinq du mois de novembre, je me souviens des rires avec son mari, lui de vingt trois elle de vingt six, via Ripetta, rue Lemerchier, rue de Rivoli ou Fabert, la petite Fiat blanche, la R16 bleu clair, je me souviens de la joie qu’elle avait de conduire, de sa peur et de son regard, place Denfert-Rochereau

lorsqu’elle ne trouvait plus son chemin, le boulevard Raspail était là pourtant, elle, ses mots en arabe, ses injures en italien aussi bien, les « gros mots », les rires avec son amie photographe je ne sais plus, prénommée cependant comme elle…

(texte : PCH ; photos : ruelles)

Merci à Piero Cohen-Hadria pour ce beau texte voyageur, et de m’accueillir sur son site collectif Pendant le week-end.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative du projet de vases communicants, débuté le 3 juillet 2009 : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge pour chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Les participants des vases de janvier :
G@rp et Christopher Selac
Camille Philibert-Rossignol et Éric Dubois
Pierre Ménard et Benoît Vincent
Flo H et Isabelle Pariente-Butterlin
Quotiriens et Jacques Le Cleac’h
Juliette Mezenc et François Bonneau
Cécile Portier et Brigitte Célérier
Christine Zottele et Christine Jeanney
G Balland et Dominique Hasselmann
Melodie Faury et Marie-Anne Paveau
Louise Imagine et Franck Queyraud
Anne Savelli et Joachim Séné
L.Sarah Dubas et Jean-Christophe Cros
Christine Leininger et Danièle Masson
Candice Nguyen et Guillaume Vissac
Josée Marcotte et Michel Brosseau
Ana NB et Lucien Suel
Nolwenn Euzen et Julien Pauthe
François Bon et Philippe Ethuin
Sandra Hinège et Piero Cohen-Hadria
Christophe Sanchez et Franck Thomas
Samuel Dixneuf et Nicolas Esse
Jérôme Wurtz et Urbain trop urbain
Tom Rambault et Wana Toctoumi
Jacques Bon et Danielle Masson

Un grand merci à Brigitte Célérier qui a rassemblé les vases et en proposera demain, selon le rite attendu, sa généreuse lecture. A voir aussi la mosaïque des textes arrangée par Pierre Ménard.

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2 Commentaires

  1. Façades et masques (quelle différence ?), promenade comme en gondole dans le temps, clapotis des souvenirs, Paris-Venise, maintenant une compagnie de trains privée (mais pas privée de trains) assure le transport, hôtesses à bord, train sur rail, on est rassurés.

    Bravo pour l’évocation (j’ai pensé un moment au « Venises » de Paul Morand, j’adore cette ville et ce livre).

  2. PCH

    Merci d’être passé, Dominique, la seconde photo a été prise par SH qui m’accueille si gentiment dans une boutique vénitienne…

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