gare

Pourquoi courais-je après ce train, m’acharnant à le rattraper ? Je savais que c’était mon train. Je l’avais sûrement raté de quelques secondes à peine, du moins c’est ainsi que j’évaluais mon décalage, cela ne pouvait être qu’ainsi. Et c’est la raison pour laquelle j’avais encore toutes mes chances de le rattraper et déployais de formidables efforts, car que sont les efforts sinon ceux que nous fournissons de manière ultime, lorsque nous sommes sur le point d’atteindre notre but, lorsque nous savons en être si près ? Mon sort était pendu à cette course effrénée, tandis que je me cramponnais à l’épaisseur de mon souffle et aux muscles de mes jambes. Le train n’était déjà plus visible mais je connaissais à peu près toutes les stations par lesquelles il devait passer et les distances qui séparaient chacune. Ainsi tout en courant je me disais que j’étais en mesure de récupérer mon retard et de le rejoindre avant qu’il n’atteigne sa destination, qui était aussi la mienne. J’organisais ma respiration selon une précision mathématique, coordonnant mon souffle avec le nombre de traverses qui se présentaient devant moi. Mon talon heurtait le sol et rebondissait comme un ressort toutes les cinq lattes de bois, tandis que j’inspirais et expirais alternativement toutes les trois foulées. Si je ne variais pas ce rythme et ne ralentissais pas jusqu’à la fin du parcours, je pourrais aisément monter dans le train avant la dernière gare. Mais peut-être avec de la chance arriverais-je plus tôt encore, à une ou deux stations avant le terminus, et je pourrais alors tranquillement m’installer dans un de ces fauteuils moelleux tout en assistant à mon arrivée. Car il n’y a rien de plus exquis que de se trouver dans un train qui entre en gare et achève son périple, de regarder jusqu’au bout le spectacle de son arrivée. Il fallait que je sois dans ce train-là. Cette raison seule suffisait à multiplier mon ardeur. Je calculais que le temps d’arrêt du train à chacune des prochaines gares me laisseraient tout le loisir de rattraper mon handicap, et que grignotant petit à petit ce temps, je reprendrai suffisamment d’avance pour me trouver bientôt devant une de ses portières. D’après mes calculs, j’avais déjà entrepris la moitié du trajet et n’allais pas tarder à apercevoir la queue du dernier wagon.
Tandis que je concentrais mes efforts et m’appliquais à repousser ma fatigue, guettant le moindre signe d’affaiblissement à divers endroits de mon corps, je sentis soudain une fantastique accélération de ma foulée. Mon pied avait dû heurter un gros caillou sur le ballast, provoquant le soubresaut. Ce nouvel élan n’était pas pour me déplaire, quoique suivi d’une perte de contrôle momentanée de mes jambes. J’avais soudain la sensation de voler. Propulsée vers l’avant, je m’enroulais irrésistiblement sur la voie en enchaînant de grands bonds. A cette allure je ne voyais plus grand-chose, excepté l’alternance en gros plans du gravier et du ciel. Puis les images s’arrêtèrent. Je sentis le contact rafraîchissant d’un caillou. J’avais dû m’assoupir quelques secondes et je me réveillai lentement, la joue reposant contre le ballast. J’entendais le bruit si familier du train filant à la vitesse de l’éclair.

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