courir

On courait dans les rues. On enchaînait les pas dans un sens ou dans l’autre, on n’arrêtait plus de courir, on s’était libéré de la lenteur. Autrefois quand on accélérait c’était toujours à cause du froid, d’un rendez-vous urgent, d’un retard quelconque. Maintenant on se mettait à courir sans invoquer de raison, on avait oublié la raison, il n’y avait plus de raison. Après le dernier grand froid, on n’avait pas ralenti, c’est tout. On avait gardé le rythme, c’était resté en nous. Désormais on n’était plus en retard, on avait continuellement de l’avance. A peine dehors on s’élançait, on ne retenait plus ses jambes, on entrait dans la course, on aimait ça. A quoi servaient les rues, toutes ces enfilades de rues, ces couloirs interminables, toutes ces lignes de fuite si ce n’était pour courir, on avait compris ça, cet appel à courir, à se fondre dans les lignes, à glisser le long des murs. On avait changé de dimension, on redécouvrait l’espace. On se demandait comment on avait fait avant, marcher, comment on avait pu, comment on avait tenu si longtemps. On se rappelait parfois cette lenteur insupportable, cet ennui féroce, comme d’écrire un roman à la main, on en gardait une vague nostalgie mais on savait qu’on en avait terminé avec ça, qu’on n’aurait plus supporté. On pouvait encore piétiner chez soi, faire les petits pas dans les pièces, s’y traîner sans chaussures, on pouvait toujours le faire, dans les espaces confinés, s’adapter et ralentir, mais sitôt la porte ouverte, on renouait instinctivement avec la vitesse. Le corps s’ébrouait, les jambes s’envolaient, on était happé par les couloirs de la rue. Il y avait toujours des couloirs. La ville était une succession de couloirs à franchir. Maintenant il y avait toujours plus de couloirs, on voyait la vie en couloirs. On se parlait des couloirs de la vie.
Parfois un engorgement se faisait devant une porte, à un carrefour ou dans une rue plus étroite, un essaim se formait. Le groupe restait tétanisé un moment, comme un seul corps en suspension, dans une sorte d’immobilité extatique, puis d’un seul coup se libérait.

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Un commentaire

  1. PdB

    ce n’est que du retard, la terre tourne si vite comment la rattraper, y penser et ma tête me tourne, la vitesse est comme la richesse, quelque chose qui rend l’envie palpable et présente, avilit la pensée et détourne les regards, la vitesse, celle qu’on atteint en reliant, d’une heure, et dans quel bruit, Paris à Bruxelles, cette Bruxelles même si ce n’est pas sur Terre, même si me revient en mémoire « Outland », même si je pense, parfois, je me pense plus en Stanley Baker bien plus qu’en Sean Connery et que je ne suis ni l’un ni l’autre (mais aussi, Gian Maria Volonte de l’affaire Mattei) mais seulement ce que je suis, à cette vitesse-là, celle de la marche, et que dans les rues, suant d’humeurs translucides, s’estompent mes contemporains

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