soupir

Ce jour-là j’avais eu une drôle de sensation en m’installant dans le fauteuil du salon pour feuilleter tranquillement mon journal du soir : je ne sentais pas le siège sur lequel je venais de m’asseoir, ayant la nette impression que mon corps s’enfonçait dans un trou et rencontrait le vide. Ce n’était d’ailleurs pas une sensation désagréable, et c’est seulement après m’être relevé et rassis plusieurs fois que je compris que j’avais perdu mes fesses. Je pris cette nouvelle avec tout le calme et la sagesse qu’elle méritait. Je pense en effet depuis longtemps qu’il n’y a aucune nécessité d’être équipé d’une paire de fesses pour s’asseoir, et encore moins pour lire le journal. Aussi me replongeai-je tranquillement dans ma lecture et ne m’en formalisai pas plus que ça, ayant toujours considéré que les fesses avaient quelque chose de formidablement inutile. De simples coussins d’apparat, me disais-je en souriant.
Trois ou quatre jours plus tard, alors que je rentrais d’une promenade par une belle fin d’après-midi, je jetai un coup d’œil sur le perron au moment d’ouvrir ma porte et, voyant que mon pantalon flottait étrangement au-dessus du sol, je m’aperçus que je n’avais plus de pieds. Ma réaction immédiate fut un profond et sincère soulagement. Je ne pus m’empêcher de songer à tous les bénéfices de cette soudaine disparition, dressant aussitôt une liste de tout ce qui me serait désormais épargné : je n’aurais plus à courir périodiquement les magasins de la ville pour me dénicher des chaussures à la bonne taille, à changer régulièrement mes semelles que j’usais plus vite que des pneus de course, à ôter et à remettre mes chaussures à chaque fois que je voudrais gagner ou quitter le lit ou le bain, à me contorsionner pour me couper les ongles, à attraper des ampoules ou d’horribles crampes à force de marcher, ou tout bonnement à me faire écrabouiller les orteils dans le métro ou dans tout autre lieu public. J’avais devant moi une foule d’avantages bien trop irréfutables pour ne pas en être objectivement ravi.
Lorsque mes jambes se mirent elles aussi à disparaître, je ne peux pas dire que je sautai de joie, mais j’éclatai d’un bon rire à la seule pensée qu’à partir de maintenant je cesserais définitivement de courir pour rattraper mon bus, de prendre mes jambes à mon cou pour ne pas arriver en retard au travail ou encore pour parvenir au magasin d’alimentation juste avant qu’il ne ferme, comme cela m’arrive pour ainsi dire tous les jours depuis un bon nombre d’années. D’ailleurs, les jambes n’ont-elles pas été inventées pour courir ? A présent, je me disais, je pourrais prendre tout mon temps.
Puis ce fut au tour de mes bras de s’éclipser, entraînant avec eux mes mains, mais comme je commençais à m’accoutumer à ce genre de péripétie, je n’en fus pas surpris outre mesure et pris d’emblée les choses du bon côté. Il est vrai que je ne ressentais aucun manque, continuant d’attraper et de serrer les choses comme avant grâce à la force de mes pensées. A quoi bon posséder matériellement les choses lorsqu’on les possède mentalement ? Je me pris de passion pour cette propriété mentale qui m’économisait bien des gestes inutiles.
Quand mon tronc disparut et qu’il ne resta plus que ma tête, je considérai que c’était un excellent choix et qu’elle me suffirait bien assez pour tout ce que j’avais à faire. Je me trouvais de surcroît comblé de ne voir subsister que le meilleur de moi-même.
La perte de mon visage, je ne peux pas la raconter parce que dans le même lot je perdis ma bouche et cette disparition me laissa sans voix. De plus, si je me mettais à la raconter maintenant, personne ne voudrait me croire. J’ajouterais qu’en réalité, je peux toujours m’exprimer avec le souffle qu’il me reste. Je trouve d’ailleurs qu’en la circonstance, la meilleure des choses à faire est de soupirer.

Publicités

3 Commentaires

  1. PdB

    il y avait une chanson de MC Solaar (dont on peut, avec raison sans doute, ne pas goûter la prose ni la prosodie, sans parler de la prosopopée) (on se marre) qui fait comme ça :  » … si c’est toi /courbe toi/ marche profil bas/ et tais toi/ recherche une aura/ sinon va/ tiens/ gomme toi (le bruit de la gomme tchacc) (et ça continue)(elle s’intitule « Solaar pleure ») (elle est pas mal) (elle commence à dater) (on s’en fout) : tout ça pour dire : un soupir, oui, mais et l’aura ??? (la chanson commence par « Fuck la Terre » remarque en même temps…) (et aussi plus loin « je souhaite que Dieu me fouette » qui vaut quand même son pesant de funki jerk, comme il dit…) (on se marre, oui)

  2. ruelles

    un tiens vaut mieux que deux tue-l’aura, c’est ce qu’on dit (on se marre, hein) ; d’un autre côté, moi non plus j’ai pas vu Laura, par contre me revient ce vague souvenir de film, là, enfin, tu sais, une bonne grosse atmosphère de polaar… dû le voir il y a longtemps

  3. PdB

    Dana Andrews et Gene Tierney… Otto Preminger… Hummmm…magnifique en effet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :