décès

Dans cette boutique on venait pour mourir. Sinon on passait son chemin, on évitait de marcher dans cette rue, on n’avait rien à faire par là. C’était le seul commerce, une enseigne clairement visible d’en bas, on ne montait pas là par hasard. On connaissait la rue par cœur, même si on n’y allait jamais. Un coup d’œil suffisait souvent. Quand on avait décidé, on s’y engageait.
On montait la petite côte et on arrivait. On avait longuement réfléchi avant, ou bien on y courait dans l’impulsion, sur un coup de tête, après une mauvaise soirée. On avait déjà vu des gens s’élancer brusquement sur le trottoir, foncer jusqu’à la porte et disparaître. On n’avait pas eu le temps de leur dire au revoir.
On stationnait parfois au carrefour en bas de la rue, pour voir, ou pour s’habituer, le moment venu. Il arrivait qu’on monte la côte simplement pour la sensation que cela faisait, mais passés quelques mètres, on rebroussait prudemment chemin. Cela suffisait. On regardait les gens monter, lentement, compter leurs pas. On comptait avec eux, on essayait de s’imaginer.
Il y avait une boutique par ville, ou plus selon les besoins. La porte semblait toujours ouverte, le grillage n’était jamais baissé. On ne savait pas quand la boutique fermait, si elle fermait. On n’arrivait pas à distinguer l’intérieur, il aurait fallu s’approcher davantage mais on ne pouvait pas, on craignait d’être happé par un élan incontrôlé, un désir souterrain.
On n’avait jamais refusé personne, ceux qui entraient dans la boutique ne revenaient pas. On racontait des histoires à propos de gens qui étaient ressortis, mais personne n’y croyait.
La rue était parfois le lieu de l’incertitude, du choix. On en voyait gravir pas à pas la côte puis repartir subitement dans l’autre sens, dégringoler la rue et s’arrêter au carrefour pour reprendre leur souffle. Parfois il fallait plusieurs essais.
Mourir était pourtant une démarche comme une autre, il n’y avait qu’à entrer, tout était pris en charge. On savait qu’on échangeait sa vie, ses objets, ses comptes, contre la gestion de sa fin, et qu’ainsi on était débarrassé des formalités de sa disparition. On ne connaissait pas les détails, mais on savait que tout était réglé entre les différents services. D’après ce qui se disait, si vous n’aviez pas d’argent vous arriviez quand même à votre fin, mais sans fioritures, ou bien on donnait votre corps à la science.
Beaucoup venaient les mains vides, avec seulement quelques papiers en poche, mais certains faisaient le trajet avec des sacs remplis d’objets dont ils répugnaient à se séparer. Ils étaient le plus souvent habillés simplement, mais on voyait parfois marcher des femmes et des hommes en tenue de soirée, chargés de chapeaux, bijoux et accessoires plus ou moins précieux.
Personne ne savait ce qui se passait dedans. Les corps ressortaient tôt le matin allongés dans des cercueils ou dans des draps sur des brancards, directement pour le cimetière. A l’angle un peu plus loin, les corbillards attendaient.

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