tousser

Dans notre maison, on avait depuis longtemps renoncé à la parole, on ne s’exprimait plus que par les toux. Autrefois, tousser ne représentait qu’un vulgaire signe d’atteinte pathologique, et seul le médecin prétendait interpréter ce langage, en des termes strictement cantonnés à sa discipline. Asthme, rhinite ou laryngite, coqueluche, cancer ou tuberculose menaçaient toute entreprise d’expectoration. Personne ne soupçonnait alors à quel point tousser pouvait se conjuguer en une infinité de tons et de formes, de combien de sens il était porteur. Un simulacre d’échange avait lieu dans la salle de consultation du cabinet médical. Le généraliste vous demandait de tousser d’une façon particulière en écoutant votre dos avec un stéthoscope. Vous vous exécutiez en essayant de répondre le plus correctement à la demande. C’est tout. Il vous signait ensuite une ordonnance. Lorsque vous ne toussiez plus c’est que vous alliez mieux, que vous étiez guéri. On vous emmenait rarement chez un spécialiste, qui de toute façon s’occupait moins du son que vous émettiez que de la tapisserie de votre gorge, qu’il auscultait parfois avec un plaisir de voyeur.
Assimiler un langage inconnu à une maladie est si typique de notre société, de sa volonté de mise au silence, de son entêtement à vous maintenir dans les autoroutes du langage. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi la possibilité de la toux est si longtemps restée dans les limbes de l’inconscient. Aucun de ceux qui toussaient alors ne pensait manifester autre chose que l’effet indésirable d’une affection ou d’un excès. La naissance de ce nouveau champ d’expression fut le fruit hasardeux d’une interminable gestation.
Le seul endroit à l’époque où l’on s’adonnait avec insouciance à la toux était la salle de théâtre. Juste avant le lever du rideau, lorsque l’assemblée se trouvait entièrement plongée dans le noir et invitée au silence, un phénomène étrange se répétait. Les spectateurs, sans s’être concertés, se mettaient à émettre çà et là quelques bruits de gorge isolés. Une fois la pièce commencée, certains reprenaient insensiblement leurs quintes, de manière sporadique et désordonnée. Ils toussaient ainsi jusqu’à la fin de la représentation, malgré les protestations des voisins qui pestaient contre ces tousseurs pareils à des chiens qui aboient. Au départ, ils opéraient sans réfléchir, machinalement, naturellement parce qu’ils étaient contraints au silence. Qu’est-ce que la toux sinon un vieux phénomène de défense ? Tousser ne signifiait rien d’autre qu’exprimer ce silence. C’était précisément comme se taire, une façon de dire qu’on se taisait, qu’on ne savait pas quoi dire ou qu’on n’avait rien à dire, qu’il fallait ne pas parler. On était habitué à cela. On ne faisait que répéter. Ce n’est que plus tard, d’une façon lente et imperceptible, que cette toux de spectacle s’affina, et qu’assis dans les fauteuils de ces salles confortables, donnant libre cours à nos expirations bruyantes, émergea peu à peu la conscience d’articuler un nouveau langage, et l’idée de le développer. Ces salles devinrent le rendez-vous historique de tous les tousseurs.
On venait régulièrement y exercer sa toux, au grand dam des acteurs évoluant sur la scène, mais ce qui se passait de l’autre côté des planches était devenu bien trop impérieux. Chaque type de toux, selon sa longueur, sa couleur, son intensité, désignait une sensation, une dissension, un commentaire, une opinion, une idée, quelque chose de nouveau et de personnel. C’était comme un mouvement inattendu de la pensée. Nous nous reconnaissions à ces signes d’expression, un dialogue semblait se mettre en place. Courtes, sèches, rauques ou grasses, aiguës, discrètes, longues ou hachées, musclées, claires, chantantes, riantes, les toux devenaient éloquentes. Nous enrichissions progressivement notre vocabulaire. Bientôt nous nous mîmes à expectorer en toutes circonstances. Nos toux s’étendirent des théâtres aux salles d’attente des administrations, aux réunions de travail, aux bureaux des patrons, aux repas de famille… et en général à tous les lieux et situations où la parole devenait impossible ou inutile. A force de tâtonnements, ce simple frottement de gorge, ce monologue guttural se transforma peu à peu en un langage intelligent, se déployant en une multitude de ramifications qu’aujourd’hui encore nous continuons de creuser.
Le langage de la toux satisfaisait tout le monde. On n’avait désormais plus besoin de parler la même langue pour se comprendre. Les sons se suffisaient. On oubliait les mots, on se délectait depuis la gorge, inventant sans cesse de nouvelles modulations. Qu’exprimions-nous de moins que la parole ? Nous atteignions petit à petit un niveau de précision supérieur, une consistance plus grande, tout droit sortie des poumons.
Aujourd’hui lorsque nous retournons au spectacle, ce n’est plus tant pour exprimer notre toux que pour entendre les mots, revivre le temps de la parole. Nous allons nous asseoir dans les fauteuils moelleux et attendons sagement que la lumière s’éteigne. La gorge finit toujours par nous gratter, mais nous demeurons infiniment silencieux, écoutant à pleines oreilles, contemplant les acteurs comme des orfèvres dans leur atelier.

Publicités

Un commentaire

  1. PdB

    Hum… Hum… (:°))
    (un point d’histoire important, passé ici sous silence (on peut tousser) c’est l’expectoration induite par la suite des mouvements des diverses symphonies (là où les émus, ou les méconnaissants, s’imaginent qu’il faut applaudir) (hum), les regards portés aux voisins qui savent que l’adagio suivra l’andante pour l’avoir déjà écouté et appris, que ce n’en est pas fini, non, ainsi que, dans ces habits mélodiques, se cachent aussi des replis de cette toux alors émise, parlante, évocatrice si bien décrite ici)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :