désert

trome2

La ville était ce désert. On avançait péniblement, vissés dans nos chaussures, c’est ce qu’on avait de plus sûr, nos chaussures. Le corps tanguait dans le battement des jambes et l’ignorance du plat. On aurait voulu tenir la terre sous nos pieds mais on sentait que c’était la terre, d’en bas, qui nous tenait, qui pouvait nous faire chavirer. On essayait tant bien que mal de la contenir. Les pieds s’enfonçaient parfois jusqu’aux mollets. On ne voyait rien à perte de vue, on ne rencontrait personne. On était nombreux, des milliers peut-être, à avancer dans les creux que nos pieds ouvraient dans le sable, chacun dans ses trouées à piétiner son chemin, montant et descendant les dunes jusqu’à l’heure du repos. On savait seulement qu’on n’était pas seul. On entendait le sable s’effriter et ce piétinement répété par milliers, on en recevait l’écho dans son propre piétinement. Quand on distinguait les premiers rayons du soleil on arrêtait, les mains s’enfonçaient dans la terre et creusaient un trou profond. On se couchait dedans jusqu’à la prochaine nuit.
On aurait pu traverser chaque fois le même désert, on ne reconnaissait pas les lieux, les courbes et les creux se confondaient. Que les dunes puissent changer chaque nuit importait peu, on avait oublié celles de la veille. La mémoire était vacante, le regard se dispersait. On ne comptait que sur ses pieds, on marchait pour arriver jusqu’au matin. L’espace du désert se mesurait au temps de le traverser.
On n’entendait rien, seulement ce bruissement du sable qui remuait jusque dans son propre corps comme si en marchant nous nous malaxions nous-mêmes, pétrissant nos pensées dans l’espoir d’en tirer quelque chose de compact, de cohérent.
On n’aurait peut-être pas marché sans ces mirages qu’on attendait chaque nuit, il fallait beaucoup marcher pour ça, atteindre l’engourdissement du corps. C’était peu avant l’aube. Les visions n’étaient pas très nombreuses, mais l’idée de ces images nous tenait debout, écarquillait nos paupières.
On revoyait alors la ville des anciens, devinant dans les poussées du sable des architectures, des apparences de couleurs. A quand remontait le désert, on l’ignorait, mais on savait qu’autrefois il y avait des routes, on les trouvait, on repérait les tracés dessinés par les anciens, nos pas se mettaient à les suivre. Tout était assemblé alors. L’horizon était vertical. Il y avait des maisons où l’on se regroupait.
Dans le sable se mêlaient des particules coupantes que les chaussures broyaient. Nous concassions ces débris en nous disant que plus tard quelque chose finirait par s’élever. Il fallait marcher. Tant qu’on pétrissait nos ruines on allait vers un but. On savait qu’avant de rebâtir il fallait encore pétrir, que nos pieds devaient longtemps remuer, malaxer le sable pour que des formes nouvelles apparaissent. On ignorait comment elles s’assembleraient, mais on savait que cela aurait lieu. On broyait en pensant qu’une nuit la pâte serait prête.

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3 Commentaires

  1. PdB

    Ah s’il se pouvait que nos pas perdus dans la glaise du goudron, des asphaltes et des trottoirs servent à quelque chose comme construire des formes nouvelles , on aimerait d’autant plus marcher (mais là, ça va pas être possible) dans la nuit (non, on aime déjà trop ça) : un peu d’espoir peut-être… (y’avait longtemps…)

  2. ruelles

    Il paraît que 15 milliards de tonnes de sable sont consommées chaque année dans le monde par l’industrie. Le désert continue, c’est la mer qui trinque. Tu t’es cassé la jambe ? merci de ta visite

  3. PdB

    Non, mais j’aime trop marcher pour aimer encore plus ça (même en rêve, je marche)

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