exilés

elgato

C’est un casse-tête des plus ardus de retrouver les exilés de notre pays, car à quels signes les reconnaître ? Le premier trait de notre peuple est justement de se tenir à l’abri de tout indice extérieur susceptible de nous identifier, et à considérer la somme des tourments dont nous avons été l’objet au cours de notre histoire, il est parfaitement compréhensible que nous nous montrions les plus discrets qui soient quant à nos origines, où que nous nous trouvions.
Il est pourtant d’un grand réconfort de rencontrer un de ses compatriotes et de pouvoir partager les délicieux souvenirs que nous possédons de notre ancien pays. Bien que notre terre nous ait été soustraite il y a fort longtemps et qu’aucun d’entre nous n’ait pu voir de ses propres yeux ses paysages, leurs descriptions ont parfumé notre enfance et notre mémoire grouille d’exquises images de notre cher pays.
Le nom de C— n’évoque aujourd’hui qu’un rêve lointain, au point qu’une partie de nous-mêmes ose parfois douter que ce pays ait réellement existé, se demandant s’il n’est pas le simple assortiment des abondantes histoires que les vieilles générations nous en ont raconté, quoique ces histoires forment l’essentiel de nos souvenirs d’enfance.
C’est pourquoi nous nous cherchons, mais de notre habitude de vivre souterrainement naît la difficulté de nous trouver. Car comment nous reconnaître si ce n’est en restant soi-même, c’est-à-dire caché, forcément caché ?
Il ne faut pas croire que les gens de notre pays ont un penchant extravagant pour la paranoïa ou un attrait pervers pour le jeu de cache-cache. La persécution que nous avons eu à connaître dans le passé est bien réelle, quoiqu’il soit difficile d’en établir la preuve car, comme tout ce qui touche à notre peuple, celle-ci est voilée. Et c’est en grande partie à cause de ces anciennes brimades que s’est inscrit dans nos mœurs l’art de la dissimulation, nous épargnant ainsi nombre de tracas : mépris, accusations, mise au pas et le dernier de tous : expulsion.
Nous labourons ainsi ces questions dans nos crânes : comment nous distinguer dans la multitude des grandes villes ? Comment déceler parmi une foule d’individus possiblement hostiles que ceux-là sont des nôtres, que nous sommes des leurs ? D’ailleurs pourquoi dire nous alors que nous ne sommes qu’un, une multitude d’uns ? Et comment dire à celui qu’on croit reconnaître : est-ce que tu es bien comme moi, est-ce que tu viens bien de C— ?, sans risquer de s’exposer aux moqueries, outrages divers ou simple incompréhension ?
Parmi les gens que nous croisons, nombreux sont ceux que l’on écarte d’instinct, devinant rapidement à leur conduite ou à leurs manières qu’ils ne font pas partie de notre communauté, mais pourquoi ? Ne peut-on croire au contraire qu’ils sont si admirablement masqués qu’il nous est impossible de les identifier, et que leur attitude exagérément commune est par conséquent un leurre, une ruse éprouvée pour se confondre dans la masse et ne pas attirer l’attention ? A l’inverse, nous rencontrons chaque jour des individus que nous soupçonnons d’être nos semblables, mais nous nous demandons pourquoi ils ne répondent pas à nos approches. Sommes-nous trop discrets dans nos avances ?
Nous disposons il est vrai de peu de signes de reconnaissance, et encore faut-il conserver une certaine maîtrise de leur interprétation. Si on ne peut se fier à l’attitude extérieure, c’est en ouvrant la bouche que nous avons le plus de chance de nous reconnaître et constater que nous parlons le même langage. Nous ne possédons pas de langue propre et nous servons de celle du pays où nous sommes, de sorte que le caractère étranger de notre langue est parfaitement indiscernable. Nous employons en général exactement les mêmes mots que n’importe qui, et c’est seulement la place particulière que nous attribuons à chacun de ces mots dans l’ensemble de nos phrases et les sons qu’ils provoquent dans cet ordre particulier qui nous font nous reconnaître, ce qui n’est pas toujours aisé puisque cet ordre lui-même évolue.
Nous savons combien notre peuple dépaysé est fragile, et combien cette dissimulation porte tort à notre reproduction. Si certains d’entre nous semblent avoir perdu le sens de notre communication, aucun ne peut avoir oublié d’où il vient, et beaucoup gardent sans doute ces souvenirs dans un coin de leur crâne. Car notre sort est d’osciller toujours entre deux grandes craintes, celle d’être repéré et montré du doigt et celle d’être nié dans notre appartenance.
En lisant les journaux, en écoutant les nouvelles, nous croyons parfois décrypter que notre peuple est toujours vaillant, qu’il n’a pas disparu, qu’il ne s’est pas dilué et qu’il résiste toujours, bien qu’aucune preuve ne nous en soit jamais donnée.
Certains d’entre nous veulent entretenir le mythe du regroupement, caressant le rêve d’exister au grand jour. Mais un rassemblement en pleine lumière n’irait-il pas à l’encontre de tout ce qui nous caractérise et fait notre force ? Car en vivant chacun souterrainement, nous cultivons le risque de ne plus savoir qui nous sommes mais nous composons aussi bien une force en sommeil, invincible par son invisibilité même. Et si nous sommes par nature contre le pouvoir, nous en constituons par ailleurs une forme parallèle. Nous nous persuadons ainsi que nous sommes des loups déguisés en brebis, aiguisant patiemment nos dents dans l’ombre et l’isolement.

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2 Commentaires

  1. PdB

    Il arrive même (c’est fréquent, on me l’a dit, souvent) que le souvenir de cette cocagne soit plus influent que la réalité elle-même (et d’ailleurs, ce pays n’existe pas en tant que tel, c’est peut-être une contrée, une vallée de larmes ou d’autre chose, un coin de paradis, un lieu qui serait commun) : y penser donnerait une force et une nostalgie que certains ont appelée « saudade » qu’il nous est impossible de traduire dans le dialecte adopté ici (en parlant de nouvelles, j’écoutai il y a un moment, quelques heures, jours, je ne sais plus, une retransmission d’une production ayant pour objet cette chanteuse Césaria Evora qui avait pour elle beaucoup de ce qui, ici, nous réapprend ce qu’elles et ils sont, ce que nous sommes, ce que l’humanité a de vraiment, et typiquement, spécial : ici http://www.franceculture.fr/emission-une-vie-une-oeuvre-cesaria-evora-1941-2011-rediffusion-de-l-emission-du-21042012-2013-06-08). Je ne résiste pas à divulguer que dans les années dix du siècle précédent mon grand père qui avait alors entre vingt et trente ans, a fait don d’arbres à l’une de ces régions indéterminées afin que l’ombre y poussa autant que le soleil le voudrait)

  2. ruelles

    On a sûrement tous un arbre planté quelque part, y compris par hasard, en lançant un marron… Merci de ta visite

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