le mobilier (4)

archi4

Le mobilier, la vaisselle, c’est ce que j’ai gardé de plus personnel, c’est là que je suis, c’est ma géographie intérieure. On n’y touche pas, ça n’intéresse personne, c’est mon vécu, mes strates. Je ne peux pas m’en défaire, je ne vais pas me suicider. Le vécu on fait avec, on s’arrange, on distille. Je n’ouvre pas non plus en grand mes placards, je meuble, je mobilise. J’installe mon histoire dans des fauteuils où l’on peut s’asseoir, dans des tasses où l’on boit son thé ou son café et dans une foule d’objets universels, à chacun de s’y tenir. Et puis ça intéresse qui de fouiller dans les placards ? Il faut être ou pervers ou expert. Le mobilier c’est un repère incompressible, c’est chromosomique. On n’est pas là pour égarer. Une maison sans meuble ça n’existe pas. Quelques objets ça et là qui disent que c’est vous et personne d’autre. On n’est pas interchangeable, on partage, on joue, mais on conserve aussi ses douleurs. Les meubles, les objets, c’est forcément archi sentimental, alors on répondra gentiment aux questions mais on ne s’étalera pas, les épanchements c’est fini, il faut pouvoir rester un peu étanche, on garde son petit parfum mystérieux (rose ? fraise ? citron-chocolat ?) mais on ne dilue pas, on densifie plutôt, on condense, on infuse par fines touches. On fait des petits sachets d’odeur. Il y aura bien sûr quelques références discrètes de designers, des clins d’œil, obligé, les connaisseurs reconnaîtront les pièces, mais on n’est pas non plus un catalogue, soyons en retrait, évasifs, tout dans la finesse. On glissera néanmoins pour les amateurs quelques fiches détaillées, dates, histoires, précisions techniques, modes d’emploi divers scotchés sous les meubles, au cas où.
J’ai fixé discrètement des roulettes sous chaque meuble, histoire de pouvoir les déplacer à sa guise, recréer son décor. C’est comme un puzzle qui changerait tout le temps, qui aurait plusieurs visages selon l’endroit où l’on place ses pièces et le choix de l’ordonnancement. C’est une façon de proposer au visiteur de s’accaparer vraiment les lieux, d’être archi créatif. De ne pas subir l’espace qui l’entoure mais d’en être partie prenante. Je veux que mon espace soit réellement l’espace de mon visiteur, que mon histoire tamponne son histoire, qu’elle se déforme. Je garde les meubles mais je libère l’appartement. Ma maison doit être un lieu de fabrication de la maison, ce n’est pas une maison tout-de-suite, toute cuite, fourchette en main.

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