quartier

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Une odeur insaisissable flottait dans l’air tandis que j’arpentais d’un pas désordonné ce quartier dans lequel je ne mettais d’ordinaire jamais les pieds, habitant complètement à l’autre bout de la ville et n’ayant la plupart du temps aucune raison particulière de me rendre de ce côté-ci de la capitale. Je me trouvais ce jour-là à titre tout à fait exceptionnel dans ce quartier – qui m’était en réalité aussi étranger que pouvait l’être une ville d’un pays étranger voire d’une autre époque, pour ce qu’on appelle un rendez-vous de confort qui consistait à me faire couper les cheveux dans une de ces écoles de coiffure réputées où pour quelques pièces, vous servez de modèle à des apprentis ou des professionnels voulant se tenir au courant des dernières tendances en matière de coupe de cheveux. En sortant du métro, j’étais allé directement à l’adresse que j’avais griffonnée la veille sur un bout de papier sans porter la moindre attention au quartier à proprement parler, et ce n’est qu’une fois le rendez-vous terminé une bonne heure plus tard, alors que j’avais décidé de marcher un peu, me disant que je trouverais bien à un moment ou à un autre une bouche de métro sur mon chemin, que cette odeur avait commencé peu à peu à me saisir les narines. Soit dit en passant, je devais me sentir assez satisfait de ma nouvelle coupe de cheveux, dont je m’étais désintéressé durant tout le travail de la coiffeuse mais dont la bonne surprise au final avait contribué à me mettre de bonne humeur et n’était sans doute pas étrangère au fait que je voulais marcher un peu avant de rentrer. Tout en cherchant vaguement un métro, je m’étais donc mis à flâner dans les rues en observant les gens sur le trottoir aussi bien que les trottoirs eux-mêmes, les immeubles, les toits, les voitures, les panneaux, les poubelles, les boutiques, les portes, les fenêtres, les moulures et jusqu’au moindre détail le plus insignifiant, balayant mon regard sur toutes sortes de choses autour de moi comme on est tenté de le faire lorsqu’on se trouve loin de chez soi et de ses habituels points de vue. Marchant d’un pas irrégulier, je m’arrêtais tantôt sur le trottoir pour observer en détail la vitrine d’une bijouterie ou l’intérieur d’une cour pavée, tantôt au milieu de la chaussée pour examiner la manière dont une femme descendait d’un taxi, les bras chargés de sacs à l’enseigne de maisons de couture, d’abord une main agrippant un bout de la carrosserie tandis qu’un talon pointé en l’air entraînait le mollet, le genou, la moitié de la jupe puis la tête suivie de l’autre jambe et enfin, moyennant un énergique coup de reins, tout le reste du corps pendant que l’autre main avait déjà tendu une liasse de billets au chauffeur qui recomptait avant de démarrer. Je me disais tout en le regardant que, lorsqu’on le découpait morceau par morceau, ce geste consistant à extirper son corps plié en deux d’un endroit aussi bas et confiné qu’une voiture pour reconquérir une position verticale, relevait tout autant de l’exploit qu’il était lourd et ridicule, mais que cette lourdeur et ce ridicule étaient d’autant plus éclipsés par la rapidité de l’action que l’individu qui sortait de la voiture le faisait avec élégance et distinction. Poursuivant ma marche hasardeuse et mes observations sporadiques, j’étais par ailleurs de plus en plus embarrassé par cette odeur à laquelle au départ je n’avais pas porté attention et qui, tout en étant fugace, revenait vers moi avec une certaine obstination alors que je progressais dans le quartier sans avoir jusqu’alors rencontré la moindre station de métro. J’avais en effet le plus grand mal à définir cette odeur et je me rendais compte que moins il m’était possible de la définir, plus j’étais curieux de le faire et plus je m’enfonçais dans les rues de ce quartier sans trouver de bouche de métro. Mais ce qui en outre me perturbait et m’irritait en même temps, c’est que cette odeur devenait de plus en plus puissante et désagréable à mesure que j’avançais dans ce quartier, et plus j’avais envie de fuir cet effluve nauséabond, plus je me perdais en fin de compte dans toutes ces rues. Je persistais cependant à continuer de flâner c’est-à-dire à adopter cette attitude nonchalante et curieuse consistant à laisser mes pas me conduire où ils voulaient, sans but et sans intention, bien qu’avec toujours dans un coin de ma tête l’idée que je me retrouverais tôt ou tard devant une bouche de métro et qu’à ce moment-là, je serais clairement disposé à partir. Ce qui me titillait pour tout dire, c’est cette impression que l’odeur ne m’était pas inconnue alors que je ne parvenais pas à y mettre un nom ou du moins à la rapprocher d’une autre odeur à laquelle j’aurais pu mettre un nom. Et tandis que je portais mes yeux sur tout ce qui se présentait devant et autour de moi et qui me paraissait totalement étranger, mes narines tentaient à chaque inspiration de me rapprocher du nom de cette odeur. Je m’étais arrêté devant la terrasse d’un restaurant, m’étonnant que tous les individus attablés pour manger étaient munis de lunettes de soleil, ce qui n’avait rien de remarquable en soi mais semblait rudement étrange lorsqu’on levait les yeux en l’air, car il n’y avait pas le moindre rayon de soleil à l’horizon et bien que nous ne fûmes encore qu’au tout début de l’automne, les nuages couvraient imperturbablement le ciel ce jour-là. C’est à partir de ce moment que je pris nettement conscience d’une avancée décisive de mon odorat. Je commençais à identifier clairement l’odeur qui m’avait suivi tout au long de ma promenade et à mesure que je la définissais, cette odeur que j’avais mis tant de temps à discerner devenait de plus en plus épouvantable. Je ne devais pas être allé bien loin dans le quartier et avais dû revenir sur mes pas à plusieurs reprises car, sans parvenir à me souvenir exactement des lieux, j’avais en marchant une forte impression de déjà-vu. Il me parut alors tout à fait évident que ce que j’avais devant mes narines ne pouvait être nommé autrement qu’une intense odeur de merde, ou plus exactement d’un mélange de matières fécale et organique en décomposition. Cette odeur avait fini par s’immiscer dans chaque vision que j’avais de ce quartier qui n’avait pourtant rien d’un quartier sale ou nauséabond, appartenant à ce qu’il est convenu d’appeler « les beaux quartiers ». Bien au contraire, plus les rues me semblaient propres et impeccablement entretenues, plus j’avais ce sentiment de suffocation et de puanteur épouvantable. Je me mis dès cet instant à courir de toutes mes forces à la recherche d’une bouche de métro, n’ayant que cette idée en tête maintenant que je suffoquais, jubilant à la seule idée de m’enfoncer sous terre et de fuir une bonne fois pour toutes ce quartier.

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2 Commentaires

  1. PdB

    A n’en pas douter, nombre de ceux qui nous gouvernent se sont installés dans ce quartier, non pas seulement ceux-ci, mais aussi ceux qui les ont précédés dans les fonctions qu’ils occupent aujourd’hui et qu’ils céderont demain à d’autres du même acabit qu’eux (probablement, vu le népotisme ambiant, leurs enfants ou les enfants de ceux-ci qui, le soir, se retrouvent entre eux pour danser et boire tranquillement parler du dernier prix littéraire et de la dernière incartade de cette « rock star », à l’ombre des acacias et des tilleuls dorés)(l’odeur est de la fonction même de l’Etat, il me semble) (je ne demande qu’à me tromper)

  2. ruelles

    J’ai bien peur que tu ne trompes pas ! (on pourrait même dire qu’on a affaire à un État-quartier !)

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