n.f. Petite rue étroite. Espace libre entre le lit et le mur

mur

In boucan on 11 novembre 2009 at 00:28

homme_mur

Tu es mur pour faire front aux temps qui croulent, pour te dresser devant des chaos de sable, des piétinements de peuples, pour t’opposer aux ciels, aux étoiles, aux tempêtes, pour contenir les mers. Tu es mur pour combler les portes et remplir les fenêtres, pour faire corps, pour résister quand tout autour tremble et se délite, s’emmiette, se liquéfie, pour te durcir quand on te cogne, pour t’enfoncer dans la terre, pour garder les odeurs des morts, pour te souvenir. Tu es mur pour bâtir des palais, fonder des villes, construire des maisons, élever des rêves de pierre. Tu es mur pour ne pas te perdre dans les escaliers, les marches, les ascensions, les descentes, pour te caler entre bas et haut, pour rester droit, échapper aux incertitudes. Tu es mur de toutes pièces, de toutes peurs et de tous désirs, mur de chaque pierre posée et de la sueur de chacune.
Tu es mur pour qu’on te décore, pour qu’on te drape, qu’on t’inaugure, qu’on t’idolâtre, pour t’ériger en monument. Tu es mur pour être l’oreille des sourds, l’œil des aveugles. Tu es mur pour te sentir invisible, pour qu’on ne te voit que si l’on ouvre les yeux. Tu es mur pour recevoir toutes les plaintes du monde. Tu es mur comme un écran d’images saturé.
Tu es mur pour qu’on te longe, pour qu’on se frotte à toi, pour qu’on te rase, pour écouter les bruits. Tu es mur pour qu’on plante en toi des secrets, des pleurs, des envies de détruire. Tu es mur pour être percé, comme un mystère, comme un abcès, pour crever et te regonfler de tes ruines. Tu es mur pour qu’on creuse en toi des rêves immobiles.
Tu es mur pour qu’on t’enjambe, pour qu’on te passe à travers, pour qu’on te fasse sauter. Tu es mur pour épuiser qui veut t’atteindre, te sonder, te corrompre. Tu es mur pour qu’on t’égratigne, pour qu’on t’envahisse, pour qu’on te perfore, pour qu’on t’amollisse à coups de pioche. Tu es mur pour te sentir invincible.
Tu es mur pour t’effriter, te fragmenter, te répandre, te mélanger aux herbes et tomber comme un fruit, tu es mur pour te dissoudre toi-même et te reconstruire, et les ruines de ton corps se reconstituer, et tes bras pierre et tes jambes pierre et ton visage pierre et ton ventre pierre et tes mains pierre se remembrer. Tu es mur pour te fendiller et t’enrouler dans tes failles. Tu es mur pour t’écrouler à grand fracas, et qu’au milieu de ce fracas on s’empresse de ramasser tes morceaux, et les ramène chez soi parmi les autres.

thon

In déviations on 4 novembre 2009 at 00:27

tête

En m’arrêtant ce matin au marché, après avoir traîné, en manque d’inspiration, dans les allées garnies, ne sachant trop quoi acheter, j’ai eu cette brève révélation, fragile, fugace, presque inaccessible, devant l’étal du poissonnier, et plus particulièrement face à une belle rangée de thons rouges. Le poisson sentait le frais, la peau était luisante, les yeux encore vifs. Ces yeux qui d’un profil embrassent la glace, de l’autre fixent mortellement le passant. Un œil justement me regardait avec une statique insistance, une obstination proche de l’impudeur. Alors que je m’attardais sans conviction sur une enfilade de sardines, repassant à nouveau devant ce thon je compris que c’est moi qu’il regardait. En quelques secondes tout fut dit : ce bref échange oculaire me fit entrevoir que j’avais été un thon, moi aussi. Quelques secondes à peine, car la cliente me précédant venait tout juste de demander sa tête pour un fumet.
Cette brutale évidence chasse d’un trait plusieurs années de questions, balayant les innombrables pathologies, troubles ou simples singularités que j’observais depuis longtemps dans mon comportement. Mon attirance irrésistible pour la mer, ma soif obsessionnelle de me baigner en toutes saisons, cette tendance radicale depuis la petite enfance à nager loin vers le large, à m’éloigner dangereusement des côtes, et plus haineusement encore des bateaux, non en raison d’un improbable mal de mer mais par une instinctive claustrophobie. Je comprends maintenant tous mes rêves d’étouffement, de fuite dans des couloirs sans fin, d’errance dans des chambres moites aux murs rétractiles, d’ascension d’escaliers débouchant sur l’abîme… Ainsi s’explique mon intolérance aux filets de toutes sortes, y compris les collants, les châles, les bonnets, et à un tas d’ustensiles courants comme les entonnoirs, les marmites ou les bacs de frigidaires. Une pléiade d’allergies encombrait sans raison mon quotidien et celui de mon entourage. On m’a bien souvent reproché mon attitude fuyante, mes indispositions, mon irréductibilité. (Je me rappelle un jour avoir faussé compagnie à un dîner simplement parce que les cordons nouant les rideaux de la salle à manger pendaient devant moi et me terrifiaient). Et cette lourdeur permanente qui entravait mes gestes, la laideur d’un corps gras se traînant pour chaque chose. Mais à mes moments de fuite, n’étais-je pourtant pas capable de soudaine légèreté, de vélocité fulgurante ?
Cet évènement est en mesure de tout renverser, de chambouler mes habitudes, de bouleverser mon mode de vie. Or faut-il donner raison à un éclair de quelques secondes ? On admettrait en effet aisément qu’il ne s’est rien passé d’extraordinaire ce jour-là, simplement qu’une dame a décidé de faire un fumet. Et qu’à cet instant au milieu du marché, un passant égaré s’est pris pour un thon.

poupées

In corps [avec ou sans] tête on 28 octobre 2009 at 00:22

poupees

Il y a une chose que je ne supporte pas, c’est qu’on maltraite les poupées. Inutile de rappeler combien les poupées sont fragiles, leur qualité principale est de ne pouvoir se défendre. Travesties, dévêtues, démembrées, raccourcies, cassées, jetées à terre, frappées, tordues, mordues ou étouffées de baisers, couvées, coiffées, adulées, dorlotées, tripotées, maquillées, elles sont tout entières à notre merci, tout entières acquiescantes. De toutes pièces ! Bras, têtes, jambes, troncs, cheveux, à nous ! A la suite d’une agression ou d’un abandon caractérisés, elles ne seront capables que de nous regarder d’un œil obstiné et vide.
Les poupées ne savent rien, n’objectent rien, elles sont foncièrement disponibles. On peut les battre, les insulter, les laisser sous une armoire, les donner, les revendre, leur arracher les membres, les larguer dans une poubelle, elles ne diront rien, elles oublieront tout. Joie ! Fascination ! Exaspération ! Leur froideur, leur persistante indifférence, leur fidélité sans faille, leur humiliation élevée en art, leur immense immobilité, leur degré de résistance au-dessus du commun font que tout entières elles nous échappent. Quoique matériellement friables, elles ont quelque chose d’immortel. Elles sont frappées de grâce, d’une grâce glacée.
Lorsque je vois un individu s’en prendre à une poupée, la traîner par les cheveux ou simplement la traiter comme un coussin, séance tenante je lui rends la pareille. Pourquoi réagirions-nous différemment ? Les individus
éructent, s’agitent, s’énervent, vitupèrent, protestent, gesticulent, se contorsionnent, ils devraient davantage songer à la sagesse des poupées.