n.f. Petite rue étroite. Espace libre entre le lit et le mur

la peur du requin

In déviations on 8 décembre 2009 at 00:03

Il faut savoir ce qu’est la peur du requin quand on est une sardine solitaire. Non que les sardines regroupées en communautés échappent à la frayeur du squale : obsession des poursuites, fureur de la déroute, bouillonnements aux moindres rumeurs de son approche… Tous ces frissons collectifs forment une chorégraphie de la panique qui à certains égards nous rapproche des danseuses. Nous répétons depuis des lunes le ballet de l’angoisse. De tout temps nous, nous toutes, ne vivons que des peurs.
N’est-il pas établi que, lorsqu’il tourne dans les parages, le grand requin a droit de vie et de mort sur nous ? Dans ma chair s’est durablement incrustée l’image de mes congénères fuyant, hagardes, aveuglées par la vitesse, assommées, ne se reconnaissant plus dans la débandade, échouant seules ou avalées par paquets, déchiquetées parfois en pleine dérobade. On ignore la plupart du temps qui est à l’origine de la fuite, mais à la seconde même tout le banc se serre au plus près et se suit dans une intense turbulence, les vieilles sardines se collant à l’arrière, les plus jeunes frétillant vers l’avant, le ballet finissant par s’éparpiller dans un immense tapage diluvien. Passé l’assaut les rescapées aussitôt se ressoudent, et à peine réveillées reprennent la route sans broncher. Mais quelle route, qu’est-ce que cette route sinon la répétition d’une interminable fuite ?
Il ne viendrait à quiconque l’idée de se représenter une sardine autrement qu’en groupe. Jamais, à la différence du requin, on ne la voit nager en solitaire. Aucune distinction n’est faite entre elle et son groupe, aucune disposition n’est prévue pour son isolement. La notion même d’exclusion étant inconcevable chez nous, j’ai pris seule, d’un coup de nageoire, la décision de partir. Au milieu de ce long exode du banc filant comme un train endormi le simple freinage d’un corps le fait d’abord dévier quelque peu de la trajectoire, puis l’écarte définitivement du groupe.
Je veux bien admettre qu’en restant dans le banc on parcourt davantage de kilomètres sur des chemins plus sûrs, plus rapides, moins troués par les aléas, plus abondants aussi en nourriture. Mais à mesure que je perdais pied dans cette course sans issue, me gagnait de plus en plus clairement cette obsession : me trouver seul à seul avec le requin.
Je me souviens des quelques jours précédant la séparation : on a fait courir le bruit que ma démarche était suicidaire, que ce n’était pas une attitude de poisson nageant en plein océan, que me dépouiller ainsi des avantages du groupe n’était pas digne d’un poisson libre, et que je reviendrai plus vite que la prochaine attaque.
Je sais maintenant que si je voulais revenir la communauté ne l’accepterait pas, pour cette simple raison qu’elle ne me reconnaîtrait pas, me considérant désormais moins comme une sardine isolée que comme l’action même de l’isolement.
Pourtant quand je regarde à présent défiler les bancs de sardines, je me vois, toutes, toutes sont moi. Je répète mécaniquement les mêmes peurs, les mêmes figures de la peur, les mêmes réflexes de fuite, les nageoires prêtes à battre dès qu’un changement de lumière ou de température se fait sentir. Mon mode de vie a tout entier été dessiné par cette réalité : changer de lieu, de direction régulièrement, regarder toujours derrière soi, dévisager les ombres, pratiquer le sursaut, être à l’affût de la moindre menace.
Or si je ne peux m’empêcher de tressaillir en repérant la trace du squale à quelques coraux arrachés ou résidus de lutte, et de songer avec épouvante à ma propre survie, j’éprouve au même moment une violente admiration pour ce poisson immense, ce prodigieux prédateur, illustre représentant de notre peuple aquatique. Ne faisons-nous pas tous partie de cette même grande famille, de cette noble espèce vivante appartenant aux origines des temps, évoluant dans l’élément même de la vie et dont le mouvement commun est la glissade, la légèreté le principe ? L’énergie déployée par le requin, cette puissance mise en branle, cette façon de manier la nageoire caudale pour changer brusquement de direction tandis que le tronc demeure droit, la tête imperturbable, cette agitation permanente et secrète me bouleversent en réalité bien plus que la largeur de sa mâchoire ou de ses dents.
J’ignore si l’immense requin lorsqu’il rôde dans les parages vient pour moi, étant le plus souvent dissimulée dans des replis inaccessibles, mais je sais qu’il possède, dans son silence, une vision pénétrante de tout ce qui remue ou frémit à des kilomètres à la ronde. Sans doute ne lui a-t-il pas échappé que je l’observe, que je suis ses faits et gestes dans la mesure de mes moyens. Je sais aujourd’hui reconnaître parmi tous les courants qui fendent l’océan les lieux où il est passé, ses rondes, ses pauses, ses loisirs, ses festins. Je me suis perfectionnée à identifier la plupart de ses actions, à étudier ses stratégies de chasse, ses tactiques d’approche, ses attentes, ses silences.
Pourquoi aurais-je peur du requin ? En quoi peut-il réellement agir, intervenir dans ma vie sinon en suscitant mes déplacements, mes changements d’habitudes et de trajets ? Que peut ce géant contre une petite sardine isolée ? D’un certain point de vue cette solitude nous place à armes égales, et quant à ma taille, cela peut-être ma force. Mais bien que je cherche en vain un moyen de l’aborder, je sais que ce moyen me sera signifié tôt ou tard. Entre temps, je veux que les ruses trouvées pour me cacher, me nourrir, observer, arpenter les multiples environs soient à la hauteur de ce projet.
M’atteint souvent la pensée de ce moment incontournable, imprévisible où moi aussi je disparaîtrai, où d’un trait précis je serai rayée des mers, et cette terreur de se réveiller un matin pour assister à sa disparition. Mais j’attends aussi sûrement ce moment unique, cette confrontation exquise, cet extraordinaire face à face. Je n’aurais parcouru les mers que pour cette rencontre.

monstres

In boucan on 22 novembre 2009 at 00:40

Vous avez supprimé les monstres. Toujours je vous le reprocherai. Vous avez réorganisé la vie pour qu’il n’y ait plus de place pour eux, pour qu’il n’y ait plus aucun monstre, que celui qui veut encore se manifester s’en réfère aux autorités, se fasse enregistrer, découper en morceaux. Vous avez fait de nous des agents de la pôlisse. Jamais je ne vous pardonnerai ça, d’avoir liquidé nos monstres. Maintenant nous nous terrons, nous les cachons. Vous avez laissé la place à la pôlisse. Vous nous avez laissé entasser nos monstres chez nous, entre nous, dans l’obscurité de nos maisons. Désormais nous poussons nos monstres dans nos couloirs, nous les enfonçons dans nos placards, nous les étouffons dans des sacs. Nous les tassons, nous les tassons à l’intérieur. Certains osent encore sortir à la nuit tombée rasant les murs tels des voleurs et les lâchent à la va-vite dans un angle noir de la rue comme des trésors honteux, comme des monstruosités. Vous nous avez laissé avoir honte de nos monstres. Certains ne peuvent pas s’en empêcher, de les lâcher quand même, de les libérer. Et de regarder un peu plus tard, d’un coin de l’œil seulement, ce qu’ils sont devenus. Où ils sont allés. S’ils ont disparu. S’ils ont laissé des traces. S’ils existent encore. Maintenant il est rare de croiser des monstres dans la rue. On ne voit plus que des agents de la pôlisse.
Vous saviez combien nos monstres étaient importants pour nous. Vous nous avez empêché de montrer nos monstres, de les partager, de les lâcher, de les aimer dehors. Désormais nous nous taisons, nous faisons appel à la pôlisse. Et maintenant on ne sait plus du tout ce qu’ils deviennent, nos monstres. Maintenant on les enferme dans une boîte on les emballe proprement puis on nous les retire, et ils partent on ne sait où. On ne sait plus. On ne les voit plus. Maintenant ils appartiennent à la pôlisse. Vous nous avez séparé de nos monstres. Vous les avez découpés. Vous les avez isolés. Vous les avez tus. Ils ne veulent plus rien dire.

place

In boucan on 16 novembre 2009 at 00:35

place

Ce qui est important c’est de trouver sa place. Ce n’est pas la place qu’on va trouver ce qui compte c’est de trouver une place dans l’espace qui se présente devant soi. C’est de se repérer dans l’espace, de repérer la place qu’on va prendre. Ce qui compte c’est d’avoir une place, peu importe laquelle ce qui compte c’est de se repérer dans l’espace des places et de trouver la sienne, d’être à la place qu’on va trouver. Quand on a trouvé on souffle on s’assoit on respire on est bien. Quand on a trouvé on se sent mieux on trouve que le monde est bien fait que les conflits les ennuis les obstacles ne sont que des épiphénomènes. Quand on a trouvé on trouve que le monde est équilibré qu’il y a une place pour chaque chose qu’il y a une harmonie de l’espace que chaque chose est à la bonne place. Ce qu’il faut quand on entre c’est trouver sa propre place, la place qu’il nous faut. Peu importe où ce qui compte c’est de la dénicher là où elle se trouve, c’est de la trouver quels que soient les moyens ce qui compte ce ne sont pas les moyens les moyens ne sont que des épiphénomènes. Ce qu’il faut c’est mettre les moyens de son côté pour se mettre à sa place c’est être là pour prendre place ne pas rater l’occasion ne pas perdre sa place quand elle se présente mais être là au bon moment pour l’occuper. Il faut sauter sur sa place. Il faut sauter sur l’occasion de se faire une place. Il faut se déplacer pour la prendre faire un bond dès qu’on la repère il faut faire que cette place que l’on entrevoit soit sa place. Il faut faire place à sa place la reconnaître refuser de la laisser passer de la laisser être une place vide une place indéterminée une place étrangère une autre place. Quand on est à sa place on se dit heureusement que j’ai pris cette place que j’ai vu cette place à prendre que cette place est prise, sinon l’espace serait vide il n’y aurait plus de places à prendre il y aurait un espace sans places à prendre. Ce qui compte dans l’espace des places c’est de se placer aussitôt, de se mettre à sa place, d’occuper cette portion de l’espace qui est offerte, de ne pas céder cette place mais de la prendre, de l’occuper. Ce qui est important c’est de faire face à sa place, de ne pas la contourner de ne pas laisser un autre à sa place, de ne pas se laisser remplacer, de se dire ceci est ma place (c’est une reconnaissance harmonieuse entre soi et sa place) ce n’est pas de se dire ceci est une place une portion de l’espace indéterminé mais de choisir sa place définir son espace. Ce qu’il faut c’est être suffisamment rapide pour saisir la place quand elle s’offre. C’est voir sa place. Ce qui compte c’est de ne pas échapper à sa place mais de faire face de réagir aussitôt qu’on la voit de se dire que c’est sa place de se dire qu’il n’y en a pas d’autre que cette place est là pour ça, pour soi. Ce qui compte, c’est de prendre cette portion de l’espace indéterminé qui est pour soi.