n.f. Petite rue étroite. Espace libre entre le lit et le mur

gare

Dans déviations le 20 janvier 2012 à 00:42

Pourquoi courais-je après ce train, m’acharnant à le rattraper ? Je savais que c’était mon train. Je l’avais sûrement raté de quelques secondes à peine, du moins c’est ainsi que j’évaluais mon décalage, cela ne pouvait être qu’ainsi. Et c’est la raison pour laquelle j’avais encore toutes mes chances de le rattraper et déployais de formidables efforts, car que sont les efforts sinon ceux que nous fournissons de manière ultime, lorsque nous sommes sur le point d’atteindre notre but, lorsque nous savons en être si près ? Mon sort était pendu à cette course effrénée, tandis que je me cramponnais à l’épaisseur de mon souffle et aux muscles de mes jambes. Le train n’était déjà plus visible mais je connaissais à peu près toutes les stations par lesquelles il devait passer et les distances qui séparaient chacune. Ainsi tout en courant je me disais que j’étais en mesure de récupérer mon retard et de le rejoindre avant qu’il n’atteigne sa destination, qui était aussi la mienne. J’organisais ma respiration selon une précision mathématique, coordonnant mon souffle avec le nombre de traverses qui se présentaient devant moi. Mon talon heurtait le sol et rebondissait comme un ressort toutes les cinq lattes de bois, tandis que j’inspirais et expirais alternativement toutes les trois foulées. Si je ne variais pas ce rythme et ne ralentissais pas jusqu’à la fin du parcours, je pourrais aisément monter dans le train avant la dernière gare. Mais peut-être avec de la chance arriverais-je plus tôt encore, à une ou deux stations avant le terminus, et je pourrais alors tranquillement m’installer dans un de ces fauteuils moelleux tout en assistant à mon arrivée. Car il n’y a rien de plus exquis que de se trouver dans un train qui entre en gare et achève son périple, de regarder jusqu’au bout le spectacle de son arrivée. Il fallait que je sois dans ce train-là. Cette raison seule suffisait à multiplier mon ardeur. Je calculais que le temps d’arrêt du train à chacune des prochaines gares me laisseraient tout le loisir de rattraper mon handicap, et que grignotant petit à petit ce temps, je reprendrai suffisamment d’avance pour me trouver bientôt devant une de ses portières. D’après mes calculs, j’avais déjà entrepris la moitié du trajet et n’allais pas tarder à apercevoir la queue du dernier wagon.
Tandis que je concentrais mes efforts et m’appliquais à repousser ma fatigue, guettant le moindre signe d’affaiblissement à divers endroits de mon corps, je sentis soudain une fantastique accélération de ma foulée. Mon pied avait dû heurter un gros caillou sur le ballast, provoquant le soubresaut. Ce nouvel élan n’était pas pour me déplaire, quoique suivi d’une perte de contrôle momentanée de mes jambes. J’avais soudain la sensation de voler. Propulsée vers l’avant, je m’enroulais irrésistiblement sur la voie en enchaînant de grands bonds. A cette allure je ne voyais plus grand-chose, excepté l’alternance en gros plans du gravier et du ciel. Puis les images s’arrêtèrent. Je sentis le contact rafraîchissant d’un caillou. J’avais dû m’assoupir quelques secondes après ma chute et me réveillai lentement, la joue reposant contre le ballast. C’est alors que j’entendis le bruit si familier du train filant à la vitesse de l’éclair.

façade

Dans vase communicant le 6 janvier 2012 à 00:01

C’est quelque chose qui a toujours été avec elle. La façade. Quelque chose qui aurait à voir avec les vêtements, la coiffure, les chaussures et ce manteau en poil de chameau. Aussi bien pourrait-on nommer ça la montre. Son père en faisait collection, justement. Lorsqu’il vivait en Suisse, dans son appartement du quai Gustave Ador, il marchait jusqu’au quartier de la gare de Cornavin pour y rencontrer ses amis horlogers qui vendaient des Cortébert juste avant qu’elles ne disparaissent, et des Longines au bracelet en or tissé dont l’une est restée dans la famille. Le paraître aussi bien. Je me souviens des chaussures à l’ornement vert et rouge et vert, la ferrure en métal imitant l’or, quelque chose qui aurait à voir avec la famille royale d’Angleterre et le Roi de Sicile, qui serait en phase avec le droit divin de la monarchie et l’esclavage des peuplades lointaines. Lorsque la promenade nous menait sur des pistes de poussière et de craie de cette lointaine et frileuse Picardie, nous appelions cela « les chemins non civilisés » comme si par là nous mettions ces routes et ces voies à distance, loin dans un passé fermé et honnis. Quelque chose d’elle qui marchait dans les jardins des Tuileries, qui prenait avec ce même frère qui vivait, lui aussi à Genève, son sac pour la mer noire, le delta du Danube et le départ de Constantza et le Bosphore au bout du voyage en bateau, Istanbul avant Samarcande qu’elle avait trouvée laide, Salonique ou Séville et sa Giralda, Grenade et son Alhambra, ces villes qu’elle visitait avec ses amies, ces façades qu’elle découvrait, les premiers trains filant

à Bruxelles grande vitesse, elle et son rire, le Palatino pour rejoindre sa sœur, la Via Veneto et le plaisir de rire des mines qu’avaient prises le Duce, la misère des pleurs de la neige, cette Picardie de vents et de pluies, ces congères du bord des rues, ce froid si intense, je me souviens, il fallait « se tenir », savoir se tenir, je me souviens de son sourire lorsqu’elle nous encourageait à aller à l’école, la demi-pension des deux premiers mois de l’année française, son incompréhension devant notre refus à tous, ses quatre enfants, son acquiescement aussi, fallait-il se sacrifier.
Je ne la sais pas avoir été à Venise ou alors une fois, qu’une : trop de clinquant peut-être, trop de façades palatines sur le Grand Canal, trop de plumes, de brillants, de strass et de stucs, des masques évidemment qui n’en porterait ? et évidemment qu’elle se savait en porter, la belle affaire, et évidemment que ses jupes et ses twin-sets en cachemire comme un jour je lui en offris un, était-il beige, ses couleurs pastels qu’elle aimait, ces marron glacé ou ces ocre clair, Rome oui, Tunis ou Le Caire oui, Londres bien sûr, son ravissement d’avoir vu Bilbao et son musée (mais comme elle haïssait ceux qui se disaient artistes…), Madrid et Copenhague, Amsterdam et ses voyages et ses regards amusés, parfois si noirs qu’on aurait aimé disparaître, ses colères monumentales, je me souviens qu’elle avait pris le parti de travailler à soixante ans, parce qu’elle n’allait pas « ne rien foutre de la journée », la place de chauffeur de voiture de place, conduire une grosse Mercédes, convoyer d’imposants hommes d’affaires d’Orly à la place de la Concorde ou à la rue de la Paix, en riant, ses lunettes de soleil et son bronzage, cette façon de l’être toujours, ses cigarettes et cette manière de ne pas faire son âge, cette volonté de ne jamais fêter son anniversaire, ce cinq du mois de novembre, je me souviens des rires avec son mari, lui de vingt trois elle de vingt six, via Ripetta, rue Lemerchier, rue de Rivoli ou Fabert, la petite Fiat blanche, la R16 bleu clair, je me souviens de la joie qu’elle avait de conduire, de sa peur et de son regard, place Denfert-Rochereau

lorsqu’elle ne trouvait plus son chemin, le boulevard Raspail était là pourtant, elle, ses mots en arabe, ses injures en italien aussi bien, les « gros mots », les rires avec son amie photographe je ne sais plus, prénommée cependant comme elle…

(texte : PCH ; photos : ruelles)

Merci à Piero Cohen-Hadria pour ce beau texte voyageur, et de m’accueillir sur son site collectif Pendant le week-end.

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative du projet de vases communicants, débuté le 3 juillet 2009 : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge pour chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Les participants des vases de janvier :
G@rp et Christopher Selac
Camille Philibert-Rossignol et Éric Dubois
Pierre Ménard et Benoît Vincent
Flo H et Isabelle Pariente-Butterlin
Quotiriens et Jacques Le Cleac’h
Juliette Mezenc et François Bonneau
Cécile Portier et Brigitte Célérier
Christine Zottele et Christine Jeanney
G Balland et Dominique Hasselmann
Melodie Faury et Marie-Anne Paveau
Louise Imagine et Franck Queyraud
Anne Savelli et Joachim Séné
L.Sarah Dubas et Jean-Christophe Cros
Christine Leininger et Danièle Masson
Candice Nguyen et Guillaume Vissac
Josée Marcotte et Michel Brosseau
Ana NB et Lucien Suel
Nolwenn Euzen et Julien Pauthe
François Bon et Philippe Ethuin
Sandra Hinège et Piero Cohen-Hadria
Christophe Sanchez et Franck Thomas
Samuel Dixneuf et Nicolas Esse
Jérôme Wurtz et Urbain trop urbain
Tom Rambault et Wana Toctoumi
Jacques Bon et Danielle Masson

Un grand merci à Brigitte Célérier qui a rassemblé les vases et en proposera demain, selon le rite attendu, sa généreuse lecture. A voir aussi la mosaïque des textes arrangée par Pierre Ménard.

titre

Dans corps [avec ou sans] tête le 4 décembre 2011 à 19:05

Toute ma vie, je n’ai jamais réellement compris pourquoi on m’appelait madame ni pourquoi on m’appelait mademoiselle, étant appelée alternativement par l’un ou l’autre titre sans réellement savoir ce qui à chaque fois présidait à tel ou tel choix vis-à-vis de ma personne. Je me suis tout au long de mon existence posé régulièrement la question de savoir ce qui faisait que j’étais tantôt assimilée à une dame lorsque j’étais appelée madame, et tantôt considérée comme une demoiselle lorsque j’étais appelée mademoiselle, étant désignée indifféremment par l’un ou l’autre titre à toutes les périodes de ma vie, en dehors d’un quelconque critère d’âge ou de situation matrimoniale ou encore d’apparence physique ou vestimentaire.
Ainsi, à chaque fois qu’on me disait madame, je me demandais ce que j’avais fait ou au contraire n’avais pas fait pour mériter une telle appellation, de même que la semaine ou parfois le jour suivant lorsqu’on m’appelait mademoiselle, je m’étonnais de la même façon et essayais tout autant de savoir quelle attitude ou apparence je pouvais présenter à ce moment-là qui était susceptible de justifier ce titre.
Je n’ai d’ailleurs à aucun moment de ma vie ressenti ou manifesté de préférence particulière ni pour le titre de madame ni pour celui de mademoiselle, n’ayant jamais eu la moindre attirance pour ce genre de titre ronflant et superflu, voire méprisant et hypocrite, ni de sympathie particulière pour cette distinction désuète et néanmoins persistante. S’il m’est arrivé de rectifier par principe le titre de madame par celui de mademoiselle lorsqu’on m’appelait madame, de la même façon que je rectifiais par principe le titre de mademoiselle par celui de madame lorsqu’on m’appelait mademoiselle, j’avais en réalité pour l’un et l’autre titre la plus profonde des aversions. Étant pour tout dire passablement agacée d’être désignée tantôt par l’une, tantôt par l’autre appellation, je me suis donc plus d’une fois évertuée à chercher les raisons qui dans mon apparence ou dans mon attitude particulière pouvaient justifier telle ou telle appellation, allant jusqu’à élaborer des paris ou des pronostics dans un certain nombre de situations.
Comme je ne parvenais pas à trouver la moindre explication rationnelle liée notamment à mon âge, à ma situation matrimoniale ou à mon apparence physique ou vestimentaire, et comme je continuais par ailleurs et jusqu’à un âge relativement avancé à me faire désigner tantôt par l’une, tantôt par l’autre qualification, je m’étais mise peu à peu à considérer le choix de ces deux titres d’une toute autre manière. Ainsi, je remarquais à maintes reprises que, lorsqu’il m’arrivait de me présenter à quelqu’un avec une certaine fermeté et une certaine assurance, j’étais presque automatiquement gratifiée d’un madame, tandis que, lorsque je manifestais ou plutôt me trouvais manifestement dans une période de doutes ou de manque de confiance en moi, que j’exprimais alors par une attitude embarrassée ou hésitante, on me donnait presque systématiquement du mademoiselle. D’un autre côté, au fur et à mesure que je me posais toutes ces questions, recevant à tour de rôle les deux appellations, j’avais également été frappée par le fait que les deux noms ne résonnaient absolument pas de la même manière : alors que le nom de Madame claquait et tombait dans l’oreille à la façon d’un rideau de fer, celui de mademoiselle bruissait et glissait pour ainsi dire dans la même oreille comme un gazouillis de petit oiseau. Imaginant dès lors cette hypothèse qu’on m’appelait madame ou mademoiselle selon qu’on me voyait comme quelqu’un de plutôt timide ou de plutôt sûr de soi, je pouvais déduire de ma désignation par l’un ou l’autre titre que je me trouvais plutôt dans une période de doutes ou au contraire plutôt dans une période de certitudes, étant de mon côté parfaitement incapable de distinguer ou définir de manière irréfutable ce type de période pour moi-même. Car durant toute ma vie, lorsque je me croyais plutôt entrée dans une période de doutes, j’avais toujours essayé d’adopter par réaction une attitude des plus fermes et des plus assurées, tandis que, me pensant d’autres fois plutôt dans une période de certitudes et de convictions inébranlables, je feignais de prendre par réaction une attitude des plus hésitantes et des plus incertaines. Par suite, considérant que ma vie n’était et ne continuerait d’être qu’une succession ininterrompue de périodes de doutes et de périodes de certitudes, j’en étais arrivée en fin de compte à la conclusion que, n’ayant jamais cessé de l’être dans le passé, je ne cesserai de la même façon jamais d’être appelée par l’un ou l’autre titre jusqu’à la fin.

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